Le rougegorge familier et son chant territorial qui continue tout l’hiver

Alors que la plupart des chants d’oiseaux deviennent plus discrets après la saison de reproduction, une mélodie fine et légèrement mélancolique continue de résonner dans les jardins, les haies et les sous-bois pendant l’automne et l’hiver. Elle appartient souvent au Rougegorge familier (Erithacus rubecula). Ce petit passereau au plastron orange constitue en effet une exception remarquable parmi les oiseaux européens : son chant n’est pas réservé à la conquête d’un partenaire au printemps.

Pendant la mauvaise saison, le chant sert surtout à défendre un territoire individuel contenant les ressources nécessaires à l’alimentation et des zones de refuge. Mâles et femelles peuvent alors occuper des territoires séparés et chanter pour signaler leur présence. Des recherches récentes menées en France confirment que les deux sexes chantent en automne et en hiver pour défendre ces territoires exclusifs. (ScienceDirect)

Cette territorialité hivernale explique pourquoi le rougegorge reste si audible dans les jardins français lorsque de nombreux autres passereaux sont devenus silencieux.

Sommaire

  1. Un oiseau qui chante bien au-delà du printemps
  2. Pourquoi le rougegorge chante en hiver
  3. Un territoire destiné avant tout à assurer les ressources
  4. Mâles et femelles défendent leur propre espace
  5. Le chant hivernal des femelles
  6. Chant, plastron orange et défense territoriale
  7. Un comportement différent de la territorialité printanière
  8. Pourquoi les jardins français lui conviennent
  9. Alimentation du rougegorge pendant l’hiver
  10. Migrateurs et sédentaires se succèdent en France
  11. Idées reçues
  12. Favoriser sa présence au jardin
  13. FAQ
  14. Conclusion

Un chant qui ne sert pas uniquement à la reproduction

Chez de nombreux oiseaux européens, la période la plus spectaculaire de chant correspond au printemps. Les mâles chantent notamment pour signaler leur territoire et intervenir dans la communication sexuelle.

Le Rougegorge familier présente un fonctionnement plus complexe.

Il chante également pendant la période non reproductive. La LPO indique qu’il s’installe sur un territoire hivernal dès l’automne et utilise son chant pour le délimiter. Contrairement à une espèce vivant en groupes pendant la mauvaise saison, le rougegorge conserve alors une forte territorialité. (LPO)

Des travaux expérimentaux anciens et récents confirment cette fonction. Chez les mâles, le chant fait partie intégrante de la défense territoriale aussi bien pendant la reproduction que pendant la saison non reproductive. Une étude physiologique publiée dans Hormones and Behavior montrait déjà que les mâles défendent en hiver un territoire alimentaire et que le chant fonctionne alors comme un signal territorial. (ScienceDirect)

Le chant hivernal ne doit donc pas être interprété comme une reproduction exceptionnellement précoce.

Pourquoi défendre un territoire en plein hiver

La mauvaise saison impose des contraintes différentes de celles du printemps.

Les invertébrés deviennent moins abondants ou moins accessibles, les journées raccourcissent et les conditions météorologiques réduisent parfois fortement le temps disponible pour s’alimenter.

Dans ce contexte, contrôler une zone permettant de trouver régulièrement de la nourriture présente un avantage évident.

Le territoire hivernal du rougegorge est ainsi étroitement associé à l’accès aux ressources. Les travaux consacrés à son comportement décrivent des territoires individuels exclusifs pendant la période non reproductive. Les individus défendent ces espaces contre leurs congénères plutôt que de les partager systématiquement. (ScienceDirect)

Des recherches plus récentes soulignent également que les territoires hivernaux peuvent permettre d’associer zones d’alimentation et couvert végétal protecteur. La disponibilité de refuges est importante dans une saison où la végétation peut être moins dense et où le risque de prédation reste présent. (OUP Academic)

Le territoire n’est donc pas simplement une parcelle arbitraire : il représente un ensemble de ressources que l’oiseau défend.

Le chant permet d’éviter une partie des affrontements

Une défense territoriale ne signifie pas nécessairement que les rougegorges passent leurs journées à se battre.

Le chant constitue justement un moyen de communiquer à distance.

Un individu installé sur un territoire signale sa présence aux autres. La LPO décrit le chant du rougegorge comme un moyen de délimiter l’espace occupé et de prévenir les conflits. (LPO)

Cette communication acoustique permet à un intrus potentiel de détecter qu’un secteur est déjà occupé avant d’entrer directement en confrontation avec son propriétaire.

Lorsque deux individus se rencontrent malgré tout, d’autres signaux interviennent.

Le célèbre plastron orange possède notamment une fonction dans les interactions territoriales. La LPO indique que sa présentation peut déclencher des postures d’intimidation chez le propriétaire du territoire. (LPO)

Le rougegorge combine ainsi signaux sonores et visuels pour maintenir la distance avec ses concurrents.

Les femelles chantent elles aussi pendant l’hiver

C’est l’une des particularités les plus intéressantes de l’espèce.

Chez de nombreux oiseaux européens familiers, le chant élaboré est surtout associé aux mâles. Chez le Rougegorge familier, les femelles peuvent également chanter, notamment pendant la période non reproductive.

Une étude publiée dans Ethology en 1991 a établi que les femelles sauvages défendaient agressivement des territoires et chantaient pendant la phase hivernale non reproductive. Les chercheurs ont également étudié les mécanismes hormonaux associés à ce comportement. (Wiley Online Library)

Les recherches contemporaines confirment clairement cette particularité.

Des scientifiques de l’Université Paris-Saclay et d’autres institutions ont suivi des rougegorges territoriaux à Orsay. Ils ont enregistré 11 mâles et 11 femelles entre octobre et décembre 2019 et constaté que les deux sexes produisaient spontanément des chants pendant la défense de leurs territoires automnaux et hivernaux. (ScienceDirect)

Plus remarquable encore, l’étude n’a pas trouvé de différence entre mâles et femelles pour les mesures de performance vocale étudiées.

Le chant féminin n’est donc pas simplement une version insignifiante du chant masculin.

Une expérience récente confirme la fonction agressive du chant féminin

Une publication scientifique plus récente a poussé l’expérience plus loin.

Les chercheurs ont utilisé des diffusions de chants simulant l’intrusion d’un congénère dans un territoire. Ils ont comparé le chant spontané au chant produit dans ce contexte de confrontation territoriale.

L’étude porte explicitement sur des Rougegorges familiers mâles et femelles, les deux sexes défendant des territoires individuels exclusifs en hiver. Elle montre que certaines caractéristiques de la performance vocale peuvent fonctionner comme signaux agressifs chez les deux sexes. (PubMed)

Ces travaux changent l’image traditionnelle du chant des oiseaux.

Chez le rougegorge en hiver, entendre chanter un individu ne permet donc pas de conclure automatiquement qu’il s’agit d’un mâle.

La territorialité hivernale diffère de celle du printemps

La fonction générale du chant reste territoriale, mais le contexte biologique évolue avec la saison.

Au printemps, reproduction, formation des couples et défense du territoire reproducteur deviennent centrales.

En hiver, l’enjeu principal est différent : l’oiseau défend individuellement un espace pendant la période non reproductive.

Les mécanismes hormonaux ne sont d’ailleurs pas nécessairement identiques.

Une étude expérimentale sur les mâles a montré que ceux qui défendaient un territoire alimentaire en hiver présentaient de faibles niveaux de testostérone comparativement aux mâles territoriaux au printemps. Les résultats indiquaient que la territorialité hivernale masculine pouvait fonctionner sans l’activité androgénique élevée associée à la période reproductive. (ScienceDirect)

Chez les femelles, les mécanismes étudiés se sont révélés différents et plus complexes. Des travaux ont notamment suggéré un rôle de la testostérone dans le chant hivernal féminin, sans démontrer qu’elle contrôlait de la même façon l’ensemble de l’agressivité territoriale. (Wiley Online Library)

La territorialité hivernale constitue donc un comportement biologique à part entière et non un simple prolongement de la reproduction.

Pourquoi le rougegorge est si présent dans les jardins français

Le Rougegorge familier reste l’un des oiseaux les plus faciles à reconnaître en France.

La LPO indique qu’il est visible partout en France tout au long de l’année et qu’il figure parmi les espèces nicheuses les plus largement répandues du pays. (LPO)

Son habitat naturel est fortement lié à une végétation basse et structurée.

Il fréquente les bois de feuillus, de conifères ou mixtes, les taillis, les bosquets, les haies denses et les bords boisés. Les parcs et grands jardins lui conviennent également lorsqu’ils disposent d’une végétation suffisamment épaisse. (LPO)

Le jardin reproduit alors certains éléments d’un sous-bois : arbustes, haies, feuilles mortes, zones ombragées et sol où l’oiseau peut rechercher ses proies.

Sa proximité avec l’être humain devient particulièrement visible en hiver.

Le jardinier devient involontairement son allié

Le comportement familier du rougegorge possède une explication très concrète.

Il recherche une grande partie de ses proies au sol.

Son régime comprend notamment insectes et larves, araignées, mille-pattes, cloportes, vers de terre et petits mollusques. Il observe souvent le sol depuis un perchoir bas avant de descendre rapidement capturer une proie. (LPO)

Lorsqu’un jardinier déplace des feuilles, travaille superficiellement la terre ou manipule un compost, des invertébrés auparavant cachés deviennent soudainement accessibles.

Le rougegorge peut rapidement apprendre à exploiter cette occasion.

Ce comportement explique cette impression caractéristique d’un petit oiseau qui accompagne le jardinier à quelques mètres de distance.

En hiver, son alimentation devient également plus végétale. La LPO mentionne notamment la consommation de petites baies de mûrier, sureau, if, lierre, fusain, aubépine, troène, cornouiller et viorne. (LPO)

Le rougegorge de janvier n’est pas forcément celui de juillet

Observer un rougegorge toute l’année dans un même jardin ne signifie pas nécessairement observer toujours le même individu.

L’espèce est migratrice partielle.

Selon la LPO, les populations d’Europe centrale et septentrionale migrent vers l’ouest ou le sud pour passer l’hiver, tandis que d’autres populations sont davantage sédentaires. Des hivernants peuvent être fidèles à un site, mais les individus présents dans un jardin d’une saison à l’autre ne sont pas nécessairement les mêmes. (LPO)

En France, cette situation crée un paysage hivernal complexe.

Des individus locaux peuvent rester sur place tandis que d’autres oiseaux arrivent de régions plus septentrionales ou orientales. La LPO Normandie décrit par exemple une population française hivernale enrichie par ces arrivées, alors que certains nicheurs français se déplacent eux-mêmes vers des régions plus méridionales. (LPO Normandie)

Le rougegorge aperçu devant la fenêtre en décembre peut donc être un visiteur saisonnier.

Idées reçues sur le chant hivernal du rougegorge

« Un oiseau qui chante en hiver cherche déjà une partenaire »

Pas nécessairement. Chez le rougegorge, le chant hivernal joue principalement un rôle dans la défense du territoire individuel pendant la période non reproductive. (ScienceDirect)

« Seuls les mâles chantent »

Faux pour cette espèce. Les femelles chantent elles aussi en automne et en hiver et défendent leurs propres territoires. (ScienceDirect)

« Le couple reste ensemble sur son territoire pendant tout l’hiver »

La territorialité hivernale est au contraire largement individuelle. Les études récentes décrivent des territoires exclusifs défendus par les deux sexes pendant la période non reproductive. (PubMed)

« Le rougegorge du jardin est forcément le même toute l’année »

Non. L’espèce est migratrice partielle et les populations se mélangent au fil des saisons. Un même jardin peut accueillir successivement plusieurs individus. (LPO)

« Le rougegorge ne mange que des vers de terre »

Non. Son alimentation comprend de nombreux invertébrés et, pendant la mauvaise saison, différentes baies et autres ressources végétales complètent son régime. (LPO)

Favoriser sa présence sans transformer le jardin

Un jardin favorable au rougegorge n’a pas besoin d’être parfaitement nettoyé.

La présence d’une végétation basse et dense correspond à ses besoins naturels. Les haies, arbustes, massifs et zones de feuilles mortes offrent à la fois des refuges et des secteurs où rechercher des invertébrés.

Conserver certaines baies en automne et en hiver fournit également des ressources naturelles.

Un jardin totalement minéral, une pelouse très courte entourée de végétation peu structurée ou la suppression systématique des feuilles offrent beaucoup moins de possibilités.

L’objectif n’est pas d’attirer artificiellement un rougegorge précis, mais de maintenir les éléments d’habitat susceptibles d’être utilisés par l’espèce.

FAQ

Pourquoi le rougegorge chante-t-il encore en décembre et janvier ?

Parce qu’il utilise également son chant pour défendre un territoire pendant la période non reproductive. Cet espace lui permet notamment de contrôler des ressources alimentaires et des zones favorables. (ScienceDirect)

Les femelles rougegorges chantent-elles réellement ?

Oui. Le chant hivernal des femelles est scientifiquement documenté. Des travaux expérimentaux et des enregistrements réalisés en France montrent que mâles et femelles chantent pour défendre leurs territoires individuels. (Wiley Online Library)

Peut-on reconnaître le sexe d’un rougegorge grâce à son chant hivernal ?

Pas simplement. Les deux sexes chantent et une étude consacrée à leurs performances vocales n’a pas trouvé de différence sexuelle dans les mesures étudiées. (ScienceDirect)

Le rougegorge défend-il le même territoire toute l’année ?

Pas nécessairement. Les fonctions et l’organisation territoriale évoluent entre la période non reproductive et la reproduction. Les territoires peuvent également être dynamiques au cours d’une même saison. (OUP Academic)

Pourquoi s’approche-t-il autant des jardiniers ?

Le travail du sol ou le déplacement des feuilles peut rendre accessibles vers, insectes et autres invertébrés. Le rougegorge exploite rapidement ces opportunités alimentaires. (LPO)

Le rougegorge hiberne-t-il ?

Non. Il reste actif pendant l’hiver et doit continuer à trouver quotidiennement de la nourriture. La défense d’un territoire hivernal prend justement son sens dans ce contexte.

Est-il présent partout en France ?

La LPO indique qu’il est visible partout en France et toute l’année, même si l’abondance locale et l’identité des individus présents varient selon les saisons et les régions. (LPO)

Un rougegorge revient-il chaque hiver dans le même jardin ?

Cela peut arriver, mais ce n’est pas garanti. La LPO signale que certains hivernants peuvent être fidèles à leur site plusieurs années, tout en précisant que les oiseaux observés d’une année à l’autre sont souvent des individus différents. (LPO)

Conclusion

Le chant hivernal du Rougegorge familier révèle une facette moins connue de la communication des oiseaux. Chez Erithacus rubecula, chanter n’est pas uniquement une activité printanière associée à la reproduction.

Pendant l’automne et l’hiver, le rougegorge défend un territoire individuel. Le chant fonctionne alors comme un signal adressé aux autres individus et participe au maintien d’un espace contenant nourriture et refuges. Les recherches expérimentales montrent que cette territorialité non reproductive constitue un comportement distinct, dont les mécanismes physiologiques diffèrent en partie de ceux observés pendant la reproduction. (ScienceDirect)

La particularité la plus remarquable concerne les femelles. Elles ne sont pas de simples auditrices du chant masculin : elles peuvent elles-mêmes défendre un territoire et chanter pendant la mauvaise saison. Des travaux menés en France ont confirmé que mâles et femelles chantent en automne et en hiver et que leurs performances vocales sont comparables selon les paramètres étudiés. (ScienceDirect)

Cette organisation explique pourquoi deux rougegorges observés dans un même secteur hivernal ne forment pas nécessairement un couple. Chacun peut défendre son propre espace et considérer l’autre comme un concurrent.

Dans les jardins français, cette territorialité devient particulièrement visible. Le rougegorge trouve dans les haies, arbustes, feuilles mortes et sols riches en invertébrés une version miniature de ses habitats boisés. Lorsque les ressources animales deviennent moins accessibles, les baies complètent son alimentation. (LPO)

Enfin, l’oiseau qui chante dans un jardin en hiver n’est pas nécessairement celui qui y nichera au printemps. Le Rougegorge familier est un migrateur partiel : populations locales et individus venus de régions plus septentrionales peuvent se succéder ou se mélanger en France pendant la mauvaise saison. (LPO)

Son chant hivernal n’est donc pas une anomalie dans le silence de décembre. C’est l’expression sonore d’une stratégie de survie : signaler sa présence, maintenir ses distances avec les concurrents et conserver l’accès à un territoire suffisamment riche pour traverser la saison froide.

Sources

LPO — fiche espèce « Rougegorge familier » : habitat, alimentation, territorialité, migration, répartition française et présence dans les jardins. (LPO)

Kriner E. & Schwabl H., Ethology, 1991 — « Control of Winter Song and Territorial Aggression of Female Robins (Erithacus rubecula) by Testosterone », étude expérimentale du chant et de l’agressivité territoriale hivernale des femelles. (Wiley Online Library)

Schwabl H. & Kriner E., Hormones and Behavior, 1991 — étude expérimentale de la territorialité et du chant chez les mâles au printemps et pendant la période non reproductive. (ScienceDirect)

Animal Behaviour — « Vocal performance during spontaneous song is equal in male and female European robins », étude menée à Orsay sur des mâles et femelles territoriaux en automne et en hiver. (ScienceDirect)

Étude expérimentale récente sur la performance vocale comme signal agressif chez les Rougegorges familiers mâles et femelles, menée notamment par des équipes de l’Université Paris-Saclay, du CNRS et de l’Université Paris Nanterre. (PubMed)

Behavioral Ecology — étude sur l’adaptation du chant des Rougegorges familiers non reproducteurs à l’environnement sonore, avec synthèse des connaissances sur les territoires hivernaux. (OUP Academic)

LPO Normandie — données sur la présence hivernale, les mouvements migratoires et le statut du Rougegorge familier en France et en Normandie. (LPO Normandie)