Avec ses immenses nageoires pectorales et ses déplacements majestueux, la raie manta impressionne d’abord par sa taille. Pourtant, son cerveau et certains de ses comportements intriguent tout autant les chercheurs. L’intelligence raie manta est devenue un véritable sujet d’étude, notamment parce que les mobulidés possèdent un cerveau exceptionnellement développé parmi les poissons et manifestent des comportements complexes face à leur environnement.
Certaines observations ont même conduit des chercheurs à tester leur réaction devant un miroir. Mais entre cerveau volumineux, curiosité et conscience de soi, plusieurs niveaux de preuve doivent être distingués.
Table des Matières
- Pourquoi les raies mantas intriguent-elles les chercheurs ?
- Intelligence raie manta : un cerveau exceptionnel chez les poissons
- Un cerveau complexe ne signifie pas automatiquement intelligence supérieure
- L’expérience du miroir : que s’est-il réellement passé ?
- Les mantas se reconnaissent-elles dans un miroir ?
- Curiosité, exploration et flexibilité comportementale
- Une vie sociale plus complexe qu’elle n’en a l’air
- Pourquoi un grand cerveau aurait-il évolué chez les mantas ?
- Les limites de nos connaissances
- Pourquoi protéger ces animaux est aussi important pour la recherche
Pourquoi les raies mantas intriguent-elles les chercheurs ?
Les raies mantas appartiennent aux Mobulidés, un groupe de raies pélagiques comprenant également les raies du genre Mobula. Aujourd’hui, les mantas sont généralement classées dans ce même genre, avec notamment la manta océanique Mobula birostris et la manta de récif Mobula alfredi.
Ces animaux ne correspondent pas à l’image ancienne du poisson réagissant essentiellement par réflexes simples.
Leur cerveau est particulièrement développé et leur comportement montre une importante capacité à interagir avec un environnement complexe. Elles parcourent de vastes espaces océaniques, fréquentent des zones d’alimentation et des stations de nettoyage et rencontrent régulièrement leurs congénères.
C’est cette combinaison qui a progressivement placé l’intelligence raie manta parmi les questions intéressantes de la cognition comparée.
L’objectif des chercheurs n’est cependant pas de déterminer si une manta est « intelligente comme un humain ». Il s’agit de comprendre quelles informations elle peut traiter, mémoriser et utiliser pour adapter son comportement.
Intelligence raie manta : un cerveau exceptionnel chez les poissons
L’un des arguments les plus souvent avancés concernant les capacités cognitives des mantas vient de leur neuroanatomie.
Une étude publiée en 2011 par Csilla Ari a comparé le cerveau de plusieurs mobulidés. Chez la manta océanique alors désignée Manta birostris, la masse cérébrale observée était la plus élevée parmi les poissons étudiés dans les données utilisées par l’auteure.
Le rapport entre la taille du cerveau et celle du corps est également remarquable.
L’étude montre que les mobulidés examinés possédaient un quotient d’encéphalisation supérieur à un selon le modèle comparatif utilisé : leur cerveau était donc plus volumineux que ce qui était attendu à partir de leur masse corporelle dans cette comparaison.
Certaines régions sont particulièrement développées.
Chez un mobulidé étudié, le télencéphale représentait une proportion exceptionnellement importante du cerveau. Le cervelet des mobulidés est lui aussi fortement développé et présente une organisation complexe.
Ces caractéristiques constituent une base anatomique intéressante pour étudier l’intelligence raie manta.

Un cerveau complexe ne signifie pas automatiquement intelligence supérieure
Une précaution est essentielle : posséder un gros cerveau ne suffit pas à démontrer des capacités cognitives particulières.
Les différentes régions cérébrales participent à de nombreuses fonctions, allant du traitement sensoriel à la coordination des mouvements. Deux espèces peuvent donc posséder des cerveaux de dimensions différentes sans que cette comparaison permette d’établir une échelle simple d’intelligence.
La taille relative du cerveau constitue plutôt un indice permettant de formuler des hypothèses.
Dans le cas de l’intelligence raie manta, la neuroanatomie devient particulièrement intéressante lorsqu’elle est associée aux observations comportementales.
Les chercheurs cherchent alors à déterminer si ces animaux reconnaissent des situations, modifient leurs réactions selon le contexte, mémorisent certaines informations ou manifestent des comportements exploratoires complexes.
Cette approche est beaucoup plus rigoureuse que d’attribuer une intelligence exceptionnelle à une espèce uniquement parce que son cerveau paraît imposant.
L’expérience du miroir : que s’est-il réellement passé ?
L’une des expériences les plus médiatisées sur l’intelligence raie manta a été publiée en 2016 par Csilla Ari et Dominic D’Agostino.
Les chercheurs ont placé un miroir dans l’environnement de deux mantas géantes maintenues en captivité afin d’étudier leur réaction à leur propre reflet.
Le comportement observé était intriguant.
Contrairement à ce qui pourrait se produire si les mantas interprétaient simplement leur reflet comme un autre individu, elles n’ont pas manifesté les comportements sociaux habituels envers l’image.
Elles ont en revanche effectué devant le miroir des mouvements inhabituels et répétitifs.
Les chercheurs ont notamment observé des comportements interprétés comme des vérifications de contingence : l’animal effectue un mouvement inhabituel tout en observant simultanément ce qui se produit dans le miroir.
Les mantas ont également montré certaines parties de leur corps au miroir et réalisé des mouvements qui étaient beaucoup moins fréquents lorsque celui-ci était absent.
L’étude est accessible dans le Journal of Ethology sous le titre Contingency checking and self-directed behaviors in giant manta rays.
Les mantas se reconnaissent-elles dans un miroir ?
C’est ici que la prudence scientifique devient indispensable.
L’expérience de 2016 n’a pas démontré définitivement que les mantas possèdent une reconnaissance de soi comparable à celle attribuée à certaines autres espèces.
L’étude portait seulement sur deux individus captifs. Surtout, elle a documenté des comportements compatibles avec certaines étapes préalables du test du miroir, mais n’a pas apporté une démonstration définitive de reconnaissance de soi.
Cette interprétation a d’ailleurs fait l’objet d’un débat scientifique.
Joshua Stewart et plusieurs collègues ont répondu que les comportements observés pouvaient recevoir d’autres explications, notamment liées à la nature sociale ou exploratoire des mantas. Une revue plus générale consacrée à la reconnaissance de soi chez les animaux a également estimé que les données disponibles ne constituaient pas une preuve reproductible convaincante de reconnaissance de soi chez les mantas.
Les auteurs de l’expérience originale ont eux-mêmes reconnu que la signification exacte de certains mouvements restait incertaine et que le test du miroir n’était peut-être pas l’outil idéal pour étudier la conscience de soi chez un poisson.
Il serait donc incorrect d’écrire que « la manta a réussi le test du miroir ».
Ce que l’expérience montre réellement est plus intéressant scientifiquement : confrontées à un miroir, les deux mantas ont adopté des comportements inhabituels suffisamment intrigants pour justifier de nouvelles recherches.
Curiosité, exploration et flexibilité comportementale
L’intelligence raie manta ne doit donc pas reposer uniquement sur cette expérience spectaculaire.
Dans la nature, les mantas évoluent dans des environnements où les ressources peuvent être distribuées de manière irrégulière. Elles doivent trouver des zones d’alimentation, circuler entre différents habitats et interagir avec d’autres organismes.
Elles fréquentent notamment des stations de nettoyage.
À ces endroits, de petits poissons retirent des parasites et autres éléments présents sur leur corps. Une manta peut ajuster sa position et son comportement afin de faciliter cette interaction.
Les mantas sont également régulièrement décrites comme exploratoires dans leurs interactions avec des éléments inhabituels de leur environnement.
Mais le terme « curiosité » doit être employé avec prudence. Un animal qui approche un nouvel objet n’éprouve pas nécessairement une curiosité identique à l’expérience subjective humaine.
Pour étudier scientifiquement l’intelligence raie manta, il faut donc transformer ces observations en hypothèses testables : l’animal distingue-t-il deux situations ? Se souvient-il d’une expérience ? Modifie-t-il son comportement après apprentissage ?
C’est cette démarche expérimentale qui permettra progressivement de dépasser les impressions des plongeurs.
Une vie sociale plus complexe qu’elle n’en a l’air
Les mantas ne forment pas nécessairement des groupes permanents comparables à ceux de certains mammifères sociaux.
Elles se rencontrent néanmoins régulièrement sur certains sites privilégiés, notamment autour des ressources alimentaires et des stations de nettoyage.
Ces rassemblements créent des possibilités répétées d’interactions entre individus.
Cela soulève une question intéressante : les exigences sociales ont-elles contribué à l’évolution du cerveau relativement développé des mobulidés ?
Pour de nombreux groupes animaux, les chercheurs ont proposé que la nécessité de reconnaître des partenaires, suivre des relations sociales et adapter son comportement aux autres puisse favoriser certaines capacités cognitives.
Appliquer directement cette hypothèse aux mantas serait toutefois prématuré.
Les recherches disponibles indiquent surtout que leur vie sociale mérite davantage d’attention. L’intelligence raie manta pourrait résulter d’une combinaison de contraintes écologiques, sensorielles et sociales plutôt que d’un seul facteur.
Pourquoi un grand cerveau aurait-il évolué chez les mantas ?
Un cerveau développé coûte cher à entretenir.
Les tissus nerveux demandent de l’énergie, ce qui signifie qu’un cerveau particulièrement important doit apporter suffisamment d’avantages pour être maintenu au cours de l’évolution.
Chez les mobulidés, plusieurs hypothèses sont possibles.
Ces animaux vivent dans un environnement tridimensionnel immense. Certaines espèces parcourent de grandes distances et doivent exploiter des ressources alimentaires dont la distribution change dans l’espace et le temps.
La navigation peut donc représenter un défi considérable.
Le traitement d’informations sensorielles, la mémorisation de sites importants et les interactions avec d’autres animaux pourraient également contribuer aux pressions ayant favorisé l’évolution de leur système nerveux.
L’étude anatomique de 2011 souligne justement que le cerveau développé des mobulidés doit être considéré en relation avec leur écologie et leur histoire évolutive.
Cela ne signifie pas qu’une fonction unique explique l’intelligence raie manta.
L’évolution cérébrale résulte généralement d’un ensemble complexe de contraintes et d’opportunités plutôt que d’une progression linéaire vers une intelligence toujours plus élevée.
Peut-on comparer une manta à un dauphin ?
Cette comparaison est tentante mais peu utile si elle consiste simplement à demander lequel des deux animaux est « le plus intelligent ».
Les dauphins et les mantas appartiennent à des lignées évolutives extrêmement éloignées.
Leur cerveau possède une architecture différente, leurs systèmes sensoriels diffèrent et leurs environnements sociaux ne sont pas identiques.
Une comparaison scientifique intéressante doit donc porter sur une capacité précise : apprentissage, mémoire spatiale, reconnaissance individuelle, résolution d’un problème ou réaction à un miroir.
L’expérience du miroir menée sur les mantas s’inspirait justement de travaux réalisés auparavant chez différents animaux.
Mais reproduire un protocole conçu pour une autre espèce possède également des limites.
Une manta n’utilise pas nécessairement la vision, le mouvement ou son propre corps de la même manière qu’un primate ou qu’un dauphin.
Étudier l’intelligence raie manta nécessite donc idéalement des expériences conçues autour de l’écologie et des capacités sensorielles propres aux raies.
Les limites de nos connaissances
C’est probablement le point le plus important.
Nous connaissons encore beaucoup moins la cognition des raies mantas que celle des grands singes, des corvidés ou des dauphins.
L’expérience du miroir la plus célèbre ne concernait que deux individus. Un échantillon aussi réduit ne permet évidemment pas de déterminer la diversité cognitive existant entre individus, populations ou espèces.
Certaines affirmations populaires vont donc beaucoup plus loin que les résultats scientifiques.
Dire que les mantas possèdent un cerveau exceptionnellement développé parmi les poissons est étayé par les travaux anatomiques disponibles.
Dire que deux mantas ont manifesté des comportements inhabituels devant leur reflet est également correct.
Affirmer que cette expérience « prouve que les mantas sont conscientes d’elles-mêmes » ne l’est pas.
La distinction est essentielle pour parler sérieusement de l’intelligence raie manta.
Pourquoi protéger ces animaux est aussi important pour la recherche
Les mantas possèdent une biologie qui les rend particulièrement sensibles aux pressions humaines.
Leur croissance et leur reproduction sont lentes comparativement à celles de nombreux poissons produisant de très nombreux descendants. Les mobulidés ont donc une capacité limitée à compenser rapidement des mortalités importantes.
Protéger leurs populations ne consiste pas seulement à préserver de grands animaux spectaculaires.
Cela permet également de conserver des systèmes biologiques dont nous commençons à peine à comprendre le comportement et les capacités cognitives.
L’intelligence raie manta rappelle surtout combien notre connaissance de la cognition animale reste influencée par les espèces que nous avons choisi d’étudier.
Pendant longtemps, les poissons ont reçu beaucoup moins d’attention dans ce domaine que les mammifères et les oiseaux.
Les mobulidés montrent pourquoi cette vision doit être élargie.
Leur neuroanatomie exceptionnelle, leurs comportements complexes et les résultats intrigants obtenus lors des expériences devant un miroir constituent des pistes sérieuses. Ils ne permettent pas encore de dresser un portrait complet de leur monde mental.
Pour découvrir une autre forme spectaculaire de cognition animale, on peut également lire sur Jardin Ruse l’article consacré au corbeau calédonien et à sa capacité à fabriquer des outils composés.
La comparaison illustre parfaitement un principe fondamental : des capacités cognitives élaborées peuvent évoluer indépendamment dans des lignées animales extrêmement différentes.
Un cerveau fascinant, mais encore beaucoup de questions
La fascination pour les mantas est facile à comprendre. Leur taille, leur manière de nager et leurs interactions avec leur environnement donnent immédiatement l’impression d’un animal très différent du poisson stéréotypé que l’on imaginait autrefois guidé uniquement par des réactions simples.
La science fournit aujourd’hui des raisons plus solides de s’intéresser à l’intelligence raie manta.
Les mobulidés possèdent un cerveau particulièrement développé, et les recherches anatomiques montrent que certaines régions cérébrales atteignent des proportions remarquables. Des expériences comportementales ont également révélé des réactions complexes à des situations nouvelles.
Mais la découverte la plus importante est peut-être tout ce que nous ignorons encore.
Deux mantas effectuant des mouvements inhabituels devant un miroir ne suffisent pas à démontrer la conscience de soi d’une espèce entière. Un grand cerveau ne constitue pas non plus, à lui seul, une mesure universelle de l’intelligence.
L’avenir de la recherche devra donc multiplier les individus étudiés, diversifier les expériences et surtout concevoir des tests correspondant mieux à la perception et à l’écologie propres aux mantas.
L’intelligence raie manta est ainsi moins une énigme déjà résolue qu’un domaine scientifique en pleine exploration.
Et c’est précisément ce qui rend ces géantes océaniques si fascinantes : derrière leur silhouette spectaculaire se trouve un système nerveux dont nous commençons seulement à découvrir les possibilités.
2 suggestions de liens internes
1. Corbeau calédonien : l’oiseau capable de fabriquer des outils composés
À intégrer dans la section finale pour comparer l’évolution indépendante de capacités cognitives complexes chez des groupes animaux très éloignés.
2. Le brame du cerf élaphe pendant le rut
Peut servir de lecture complémentaire sur la communication complexe et le traitement de signaux chez les animaux.
3 sources externes dofollow
1. Ari, C. — “Encephalization and Brain Organization of Mobulid Rays (Myliobatiformes, Elasmobranchii) with Ecological Perspectives”, The Open Anatomy Journal, 2011.
Étude anatomique essentielle sur la taille relative du cerveau et son organisation chez les mobulidés.
URL : https://doi.org/10.2174/1877609401103010001
2. Ari, C. & D’Agostino, D. P. — “Contingency checking and self-directed behaviors in giant manta rays: Do elasmobranchs have self-awareness?”, Journal of Ethology, 2016.
Étude expérimentale originale consacrée aux réactions de deux mantas devant un miroir.
URL : https://doi.org/10.1007/s10164-016-0462-z
3. Stewart, J. D., Stevens, G. M. W., Marshall, G. J. & Abernathy, K. — “Are mantas self aware or simply social? A response to Ari and D’Agostino 2016”, Journal of Ethology, 2017.
Réponse scientifique importante permettant de présenter les limites et les autres interprétations possibles de l’expérience du miroir.
URL : https://doi.org/10.1007/s10164-016-0491-7