Chez certains kangourous et wallabies, une femelle peut allaiter un petit dans sa poche tout en portant dans son utérus un autre embryon dont le développement est temporairement suspendu. Ce phénomène, appelé diapause embryonnaire kangourou, est l’une des stratégies reproductives les plus remarquables observées chez les mammifères.
L’embryon n’est ni abandonné ni mort. Il reste vivant à un stade très précoce, avec une activité de croissance fortement réduite, jusqu’à ce que les conditions physiologiques et parfois saisonnières permettent la reprise du développement. Cette stratégie permet aux macropodidés de coordonner reproduction, lactation et conditions environnementales.
Table des Matières
- Qu’est-ce que la diapause embryonnaire ?
- Comment fonctionne la diapause embryonnaire chez le kangourou ?
- Un embryon arrêté au stade de blastocyste
- Le rôle déterminant du petit dans la poche
- Prolactine et contrôle hormonal
- Diapause facultative et diapause saisonnière
- Comment l’embryon reprend son développement
- Le rôle de l’utérus
- Une reproduction adaptée à un environnement variable
- Tous les kangourous utilisent-ils la même stratégie ?
- Ce que la diapause révèle sur les mammifères
- FAQ
- Conclusion
Qu’est-ce que la diapause embryonnaire ?
La diapause embryonnaire est une interruption temporaire et réversible du développement d’un embryon. Elle se produit très tôt dans la gestation, généralement lorsque l’embryon se trouve au stade de blastocyste.
Pendant cette période, la division et l’activité métabolique des cellules diminuent fortement. L’embryon demeure cependant viable et peut reprendre son développement lorsque les signaux maternels appropriés apparaissent.
Ce phénomène n’est pas propre aux marsupiaux. Différentes formes de diapause ont été décrites chez plusieurs groupes de mammifères, notamment certains rongeurs et carnivores.
Les kangourous et les wallabies constituent toutefois des modèles particulièrement intéressants, car la diapause est répandue chez les macropodidés. Une revue classique consacrée aux marsupiaux indique qu’elle avait été observée chez presque toutes les espèces de kangourous et wallabies examinées à l’époque.
Comment fonctionne la diapause embryonnaire kangourou ?
Le cycle reproducteur peut sembler étonnant lorsqu’on le compare à celui de nombreux mammifères placentaires.
Chez plusieurs macropodidés, une femelle peut revenir en œstrus très rapidement après avoir mis bas. Une nouvelle ovulation puis une fécondation peuvent alors avoir lieu alors que le nouveau-né précédent vient seulement de commencer son développement dans la poche maternelle.
Le nouvel embryon commence normalement son développement. Mais après quelques divisions cellulaires, il atteint le stade de blastocyste et sa progression s’interrompt.
La diapause embryonnaire kangourou permet ainsi de dissocier dans le temps la fécondation et la poursuite de la gestation.
La femelle peut donc consacrer ses ressources à l’allaitement du jeune déjà présent tout en conservant un embryon viable susceptible de reprendre son développement ultérieurement.
Un embryon arrêté au stade de blastocyste
Il serait incorrect de présenter la diapause comme une grossesse ordinaire simplement ralentie.
Chez le wallaby tammar, l’un des marsupiaux les mieux étudiés pour comprendre ce phénomène, l’embryon se développe pendant environ une semaine jusqu’à devenir un blastocyste unilaminaire comprenant approximativement 80 à 100 cellules. Il entre ensuite en diapause.
Durant cette période, la croissance embryonnaire et le métabolisme sont fortement réduits. Le développement peut rester suspendu pendant une durée considérablement supérieure à celle de la gestation active qui suivra.
Chez le wallaby tammar, la diapause peut approcher onze mois, alors que la phase de développement après réactivation est beaucoup plus courte. Ce contraste en fait un modèle majeur pour étudier la capacité d’un embryon mammalien à rester viable pendant une longue interruption du développement.

Le petit dans la poche participe au contrôle de la reproduction
L’une des particularités les plus fascinantes de la diapause embryonnaire kangourou est la relation entre le jeune allaité et l’embryon suivant.
Chez plusieurs espèces, la stimulation provoquée par la tétée contribue à maintenir le système reproducteur maternel dans un état qui empêche la poursuite immédiate du développement embryonnaire.
Ce phénomène est appelé diapause lactationnelle.
Les études menées chez le wallaby tammar ont permis de comprendre une grande partie de ce mécanisme. Lorsque le petit tète, les signaux neuroendocriniens associés à l’allaitement modifient notamment la régulation du corps jaune, structure ovarienne indispensable à la poursuite de la gestation.
L’embryon reste alors dans un environnement utérin qui permet sa survie mais ne favorise pas encore sa croissance active.
Il existe ainsi une communication indirecte remarquable entre deux générations : le jeune déjà né influence, par son allaitement, le moment auquel son frère ou sa sœur potentiel poursuivra son développement.
Le rôle de la prolactine et du corps jaune
La prolactine est surtout connue pour son rôle dans la lactation, mais son implication dans la reproduction des macropodidés est plus complexe.
Chez le wallaby tammar, les recherches ont montré que la stimulation associée à la tétée maintient des conditions hormonales qui contribuent à supprimer l’activité du corps jaune. Celui-ci reste alors relativement quiescent.
Or le corps jaune est une source essentielle de progestérone.
Lorsque son activité est réduite, les changements utérins nécessaires à la poursuite du développement embryonnaire ne se produisent pas normalement. L’utérus maintient donc le blastocyste dans un état compatible avec la diapause.
Cette régulation montre que l’embryon n’actionne pas seul une sorte d’interrupteur biologique.
La diapause embryonnaire kangourou résulte d’une interaction complexe entre l’embryon, l’ovaire, l’utérus, la lactation et les hormones maternelles.
Diapause facultative et diapause saisonnière
Toutes les diapauses ne répondent pas exactement aux mêmes signaux.
On distingue notamment une diapause facultative, souvent associée à la lactation, et une diapause saisonnière ou obligatoire, liée au calendrier reproducteur de l’espèce.
Le wallaby tammar est particulièrement intéressant puisqu’il utilise les deux mécanismes. Son cycle reproducteur est influencé à la fois par l’allaitement et par la photopériode, c’est-à-dire la variation annuelle de la durée du jour.
Lors de la diapause lactationnelle, le stimulus de tétée provenant du jeune présent dans la poche contribue au maintien de l’arrêt embryonnaire.
Dans le contrôle saisonnier, les variations de photopériode et les signaux hormonaux associés permettent d’aligner la reproduction avec une période déterminée de l’année.
La diapause devient ainsi un mécanisme de synchronisation biologique particulièrement précis.
Quand l’embryon recommence à se développer
La diapause est réversible.
Lorsque le signal qui la maintient disparaît, une succession de changements hormonaux et utérins permet au blastocyste de reprendre progressivement son activité.
Dans le cas d’une diapause lactationnelle chez le wallaby tammar, la disparition du stimulus de tétée peut entraîner une baisse de l’influence inhibitrice associée à la prolactine. Le corps jaune retrouve alors son activité et la sécrétion de progestérone augmente.
L’utérus modifie ensuite ses sécrétions.
L’embryon reçoit à nouveau les conditions nécessaires à sa croissance et sort de son état de quiescence. Les recherches expérimentales montrent que cette réactivation suit une séquence physiologique organisée plutôt qu’un redémarrage instantané.
La diapause peut donc être comparée à une suspension contrôlée du programme reproducteur plutôt qu’à un simple ralentissement accidentel.
L’utérus joue un rôle essentiel
Les recherches sur la diapause embryonnaire kangourou ont également montré que l’utérus est beaucoup plus qu’un espace où attend l’embryon.
Chez le wallaby tammar, le blastocyste dépend fortement des sécrétions des glandes utérines pour son environnement nutritif. Durant la diapause, l’activité de l’endomètre change de manière importante.
L’embryon est entouré de plusieurs enveloppes et n’établit pas immédiatement le type de contact direct avec les tissus maternels que l’on associe souvent à l’implantation des mammifères placentaires.
Les modifications des sécrétions utérines deviennent donc particulièrement importantes pour contrôler son développement.
Lorsque le corps jaune est réactivé, les changements hormonaux stimulent à leur tour l’utérus. L’environnement utérin devient progressivement favorable à la reprise de la croissance embryonnaire.
Une synthèse scientifique de Renfree et Shaw décrit précisément ces interactions entre le blastocyste et l’endomètre chez le wallaby tammar : International Journal of Developmental Biology — Embryo-endometrial interactions.
Une stratégie adaptée aux contraintes de la reproduction
La diapause apporte un avantage évident : elle permet de séparer la fécondation du moment où l’investissement énergétique dans une nouvelle gestation devient important.
Chez les marsupiaux, cette stratégie prend tout son sens en raison de leur reproduction particulière. La gestation est généralement courte tandis que la lactation occupe une partie considérable du développement du jeune.
Le petit naît à un stade extrêmement immature et poursuit une grande partie de son développement attaché à une mamelle.
La mère investit donc énormément dans la production de lait. Chez certaines espèces, commencer immédiatement une nouvelle gestation active pourrait entrer en conflit avec les besoins énergétiques du jeune déjà présent.
La diapause embryonnaire kangourou constitue une solution biologique : la fécondation peut déjà avoir eu lieu, mais le développement suivant attend.
Si le jeune allaité disparaît chez une espèce utilisant une diapause facultative, cette attente peut être raccourcie. Le système reproducteur peut alors réagir au changement de situation.
Une reproduction organisée sur plusieurs niveaux
La reproduction des macropodidés est parfois résumée par l’image spectaculaire d’une femelle ayant simultanément plusieurs jeunes à différents stades.
Cette image repose sur une réalité biologique complexe.
Une femelle peut, selon l’espèce et la période de son cycle, s’occuper d’un jeune relativement développé, allaiter un plus petit dans sa poche et conserver un embryon en diapause. Le wallaby tammar peut également produire des laits dont la composition diffère en fonction du stade de développement des jeunes.
Cette capacité montre à quel point la reproduction et la lactation des marsupiaux sont finement coordonnées.
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Tous les kangourous utilisent-ils exactement la même diapause ?
Non. Le mot « kangourou » regroupe dans le langage courant des animaux appartenant à plusieurs espèces, et leurs stratégies reproductives ne sont pas parfaitement identiques.
La diapause est très répandue chez les macropodidés, mais son déclenchement, sa durée et son importance dans le cycle reproducteur varient. Certaines espèces utilisent principalement un contrôle associé à l’allaitement, tandis que d’autres présentent également une forte composante saisonnière.
Le wallaby tammar est fréquemment cité parce qu’il constitue l’un des modèles expérimentaux les mieux étudiés.
Il est donc préférable de ne pas transformer les observations réalisées chez cette espèce en règle absolue applicable sans nuance à tous les kangourous.
Ce que la diapause révèle sur les mammifères
La diapause embryonnaire kangourou intéresse les scientifiques bien au-delà de l’étude des marsupiaux.
Elle pose une question fondamentale : comment un embryon mammalien peut-il interrompre presque entièrement sa croissance pendant une longue période puis reprendre un développement normal ?
Les chercheurs étudient notamment les changements d’expression des gènes, de métabolisme, de signalisation cellulaire et d’environnement utérin associés à cette transition. Les mécanismes moléculaires de la diapause restent un domaine de recherche actif.
La comparaison entre différentes espèces est particulièrement instructive.
Chez la souris, certains carnivores et les macropodidés, la diapause n’est pas déclenchée exactement de la même manière. Pourtant, ces systèmes présentent des points communs dans la réduction de la prolifération et de l’activité métabolique embryonnaires.
Ces recherches permettent donc d’explorer une propriété étonnante du développement mammalien : sa capacité, dans certaines circonstances, à rester temporairement suspendu sans perdre son potentiel de développement.
FAQ sur la diapause embryonnaire chez le kangourou
L’embryon est-il mort pendant la diapause ?
Non. L’embryon reste vivant mais son développement et son activité métabolique sont fortement réduits.
Lorsque les conditions hormonales et utérines appropriées réapparaissent, il peut reprendre sa croissance.
Combien de temps la diapause peut-elle durer ?
La durée dépend de l’espèce et des circonstances.
Chez le wallaby tammar, l’ensemble de la période de diapause peut durer environ onze mois, ce qui est exceptionnellement long par rapport à la phase de gestation active suivant la réactivation.
Le petit dans la poche provoque-t-il la diapause ?
Chez les espèces présentant une diapause lactationnelle, la stimulation liée à la tétée participe effectivement au contrôle hormonal maintenant le nouvel embryon en quiescence.
Il s’agit toutefois d’une chaîne physiologique impliquant le cerveau maternel, des hormones, le corps jaune et l’utérus, et non d’une action directe du petit sur l’embryon.
La diapause existe-t-elle uniquement chez les kangourous ?
Non. La diapause embryonnaire existe chez différents mammifères.
Les macropodidés constituent néanmoins un groupe particulièrement remarquable par la fréquence et la diversité de cette stratégie reproductive.
L’embryon recommence-t-il immédiatement à grandir si l’allaitement cesse ?
La reprise nécessite une transition physiologique.
Chez le wallaby tammar, les expériences montrent une succession de changements hormonaux comprenant la réactivation du corps jaune, des modifications des sécrétions utérines puis la reprise du développement du blastocyste.
Conclusion
La diapause embryonnaire kangourou montre jusqu’où l’évolution peut modifier le calendrier d’une grossesse. Après la fécondation, l’embryon peut atteindre le stade de blastocyste puis rester vivant dans un état de développement suspendu pendant que la mère consacre ses ressources au jeune qu’elle allaite déjà.
Chez des modèles particulièrement étudiés comme le wallaby tammar, ce mécanisme dépend d’une coordination entre la tétée, la prolactine, le corps jaune, la progestérone, l’utérus et, pour la composante saisonnière, la photopériode. La disparition du signal inhibiteur permet ensuite au système reproducteur de se réactiver et au blastocyste de poursuivre son développement.
Cette stratégie ne doit donc pas être décrite comme une simple « grossesse mise sur pause » au sens mécanique. Elle constitue un état physiologique finement régulé qui permet d’ajuster le développement d’une nouvelle génération aux contraintes imposées par la précédente.
La diapause rappelle ainsi que, chez certains marsupiaux, la reproduction ne suit pas une succession rigide de fécondation, gestation et naissance. Elle fonctionne plutôt comme un calendrier biologique adaptable, capable de maintenir un embryon viable jusqu’au moment où l’organisme maternel et son environnement permettent à nouveau sa croissance.
2 suggestions de liens internes :
- Un article de Jardin Ruse consacré à une autre adaptation reproductive ou comportementale remarquable chez les animaux.
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3 sources externes dofollow :
- International Journal of Developmental Biology — Renfree & Shaw, « Embryo-endometrial interactions during early development after embryonic diapause in the marsupial tammar wallaby »
Consulter l’article scientifique - PubMed — Tyndale-Biscoe, « Hormonal control of embryonic diapause and reactivation in the tammar wallaby »
Consulter la référence PubMed - PubMed — Renfree, « Embryonic diapause in marsupials »
Consulter la revue scientifique