Le faucon crécerelle et sa vision ultraviolette pour traquer les campagnols

Le Faucon crécerelle (Falco tinnunculus) possède une technique de chasse immédiatement reconnaissable. Suspendu face au vent, ailes battantes et queue déployée, il semble rester immobile au-dessus d’une prairie avant de plonger brusquement vers le sol. Ce comportement, appelé vol en « Saint-Esprit », lui permet de rechercher les petits mammifères qui constituent une part importante de son alimentation.

Mais sa chasse pourrait commencer avant même qu’un campagnol soit directement visible. Une étude devenue classique, publiée dans Nature en 1995, a montré expérimentalement que les faucons crécerelles pouvaient détecter les marques laissées par les campagnols lorsqu’elles étaient visibles dans l’ultraviolet. Les chercheurs ont proposé que ces indices permettent au rapace d’identifier les secteurs où les rongeurs sont particulièrement actifs.

Cette découverte a parfois été simplifiée jusqu’à donner l’impression que le faucon « voit l’urine des campagnols briller au sol » comme une carte fluorescente. La réalité scientifique est plus subtile. L’ultraviolet constitue un indice supplémentaire susceptible d’orienter la recherche, tandis que la capture elle-même repose sur un ensemble de capacités visuelles, comportementales et aérodynamiques.

Sommaire

  1. Un petit rapace très répandu en France
  2. Ce que signifie réellement « voir les ultraviolets »
  3. L’expérience scientifique sur les traces de campagnols
  4. Ce que l’étude a démontré — et ce qu’elle n’a pas démontré
  5. Le vol en Saint-Esprit
  6. Pourquoi les campagnols occupent une place importante dans son alimentation
  7. Le Faucon crécerelle en ville
  8. Des bâtiments utilisés comme falaises artificielles
  9. Idées reçues
  10. FAQ
  11. Conclusion

Un rapace familier des paysages français

Le Faucon crécerelle appartient à la famille des Falconidés. La LPO le présente comme probablement le rapace diurne le plus connu et le plus abondant de France. Il fréquente des milieux très variés, depuis les plaines agricoles jusqu’aux secteurs montagneux, dès lors qu’il trouve des espaces ouverts pour chasser et des sites dominants pour se poser.

Sa silhouette est caractéristique : ailes longues et pointues, longue queue et vol rapide. Le plumage diffère entre les sexes. Chez le mâle adulte, la tête et la queue sont notamment grisâtres tandis que le dos est roux tacheté de sombre. La femelle présente une coloration globalement plus brune et barrée.

Son régime alimentaire explique en partie son association fréquente avec les espaces ouverts.

Les petits mammifères, notamment les campagnols, représentent des proies majeures. Il peut également capturer des insectes, des reptiles et des oiseaux, avec des proportions variables selon le milieu, la saison et les ressources disponibles.

La vision du Faucon crécerelle dépasse notre perception humaine

La lumière visible par l’être humain ne représente qu’une partie du rayonnement électromagnétique.

À l’extrémité correspondant aux courtes longueurs d’onde se trouve l’ultraviolet. Nous ne le percevons pas comme une couleur.

Chez les oiseaux, la situation est différente.

De nombreuses espèces possèdent une sensibilité visuelle s’étendant dans l’ultraviolet ou le proche ultraviolet. Les capacités exactes varient toutefois selon les groupes, en fonction notamment des photorécepteurs rétiniens et des propriétés optiques de l’œil.

Dans le cas du Faucon crécerelle, des expériences comportementales ont apporté une preuve particulièrement intéressante : l’oiseau est capable d’utiliser des informations présentes dans l’ultraviolet lorsqu’il recherche des zones fréquentées par les campagnols. Des travaux ultérieurs consacrés à la vision des rapaces citent d’ailleurs Falco tinnunculus parmi les espèces pour lesquelles l’utilisation d’indices UV dans la recherche de campagnols a été expérimentalement mise en évidence.

Une expérience publiée dans Nature en 1995

L’origine de cette histoire scientifique se trouve dans une étude de Jussi Viitala, Erkki Korpimäki, Päivi Palokangas et Minna Koivula publiée en 1995 dans la revue Nature.

Les chercheurs s’intéressaient à une question écologique précise.

Les populations de campagnols peuvent fortement fluctuer. Les rapaces spécialisés dans leur capture doivent donc être capables d’identifier efficacement les secteurs où ces rongeurs sont abondants.

Les campagnols utilisent des voies de déplacement et les marquent notamment avec de l’urine et des fèces. Ces marques présentent des propriétés qui les rendent détectables sous lumière ultraviolette.

Les chercheurs ont alors testé la réaction de Faucons crécerelles sauvages temporairement maintenus en captivité.

Le résultat était remarquable : les oiseaux pouvaient détecter les marques de campagnols lorsqu’elles étaient présentées sous lumière ultraviolette, alors que cette discrimination n’apparaissait pas sous la seule lumière visible dans le dispositif expérimental.

L’expérience a également été menée sur le terrain

L’étude ne s’est pas limitée au laboratoire.

Les scientifiques ont aménagé expérimentalement des pistes associées à de l’urine et des fèces de campagnols à proximité de nichoirs expérimentaux.

Sur le terrain, les Faucons crécerelles ont davantage chassé dans les secteurs associés à ces traces.

Les auteurs ont donc proposé que les crécerelles puissent utiliser les marques des campagnols comme indicateur de leur abondance locale.

Cette capacité présenterait un avantage évident.

Un rapace n’aurait pas besoin d’apercevoir immédiatement chaque campagnol caché dans la végétation pour savoir qu’une parcelle mérite davantage d’attention. Les traces laissées par de nombreux rongeurs pourraient fournir une information sur l’intensité de leur activité.

Le faucon ne suit pas simplement une ligne lumineuse jusqu’au campagnol

C’est ici que la vulgarisation doit rester précise.

L’étude de 1995 ne montre pas qu’un faucon voit systématiquement chaque goutte d’urine comme une tache lumineuse spectaculaire depuis plusieurs dizaines de mètres.

Elle montre que les marques laissées par les campagnols comportent une information visible dans l’ultraviolet et que les Faucons crécerelles sont capables de l’utiliser pour sélectionner des secteurs de chasse.

La différence est importante.

L’indice UV pourrait surtout fonctionner comme une carte de probabilité.

Une zone fortement marquée signifie potentiellement qu’un nombre important de campagnols y circule. Le rapace peut alors consacrer davantage de temps à l’examen de cette parcelle.

Il doit ensuite localiser une proie susceptible d’être capturée.

Les campagnols marquent leurs voies de déplacement

Les campagnols évoluent fréquemment dans des réseaux de passages au sein de la végétation.

L’urine et les fèces déposées au cours de leurs déplacements fournissent des informations chimiques à leurs congénères, mais certaines propriétés optiques de ces marques créent parallèlement un indice exploitable par un prédateur possédant la sensibilité visuelle appropriée.

L’expérience publiée dans Nature concernait le Campagnol agreste (Microtus agrestis). Les auteurs ont précisément montré que ses marques étaient visibles dans l’ultraviolet et utilisables par le Faucon crécerelle.

Des recherches ultérieures sur la Chouette de Tengmalm ont d’ailleurs utilisé ce même principe pour tester si un prédateur nocturne de campagnols exploitait lui aussi ces marques. Les résultats n’ont pas montré la même préférence chez cette chouette, renforçant l’intérêt particulier du mécanisme documenté chez les crécerelles diurnes.

Le vol en Saint-Esprit complète cette capacité visuelle

Après avoir sélectionné un secteur favorable, le Faucon crécerelle dispose d’une autre spécialité : son célèbre vol stationnaire.

La LPO indique qu’il peut se maintenir ainsi à environ 10 à 40 mètres au-dessus du sol, la tête orientée vers la zone inspectée.

Il ne flotte évidemment pas sans effort.

Le faucon ajuste continuellement les battements de ses ailes, l’orientation de sa queue et la position de son corps par rapport au vent. Vu depuis le sol, ces corrections donnent l’impression que l’oiseau est attaché à un point fixe dans le ciel.

Cette technique est particulièrement adaptée aux prairies, cultures, talus, friches et autres surfaces ouvertes.

Elle permet au prédateur de maintenir une position d’observation tout en examinant le sol.

Une immobilité qui dépend du vent

Le terme « vol stationnaire » peut laisser penser que l’oiseau reste réellement immobile par rapport à l’air.

En pratique, le vent joue un rôle important.

Le Faucon crécerelle se place face au flux d’air et compense son déplacement afin de rester approximativement au même endroit par rapport au sol.

Lorsque la proie est repérée, il peut descendre puis effectuer son attaque.

La LPO décrit ce comportement comme l’une des caractéristiques les plus faciles à reconnaître de l’espèce : après avoir scruté le sol en Saint-Esprit, le rapace plonge pour capturer sa proie.

Il peut toutefois employer d’autres stratégies.

Un crécerelle peut également chasser à l’affût depuis un poteau, un arbre, un pylône ou une autre position dominante.

Le campagnol constitue une ressource alimentaire majeure

L’association entre le Faucon crécerelle et les campagnols n’est pas anecdotique.

La LPO indique que les petits rongeurs occupent une place essentielle dans son régime alimentaire, particulièrement les campagnols dans les paysages agricoles.

Cette spécialisation relative explique pourquoi la capacité à identifier les zones riches en campagnols peut apporter un avantage considérable.

Lorsque les populations de petits rongeurs varient fortement d’un secteur à l’autre, prospecter au hasard représente un coût énergétique.

Les indices laissés au sol pourraient aider le faucon à concentrer ses recherches dans les endroits les plus prometteurs, exactement comme l’avaient proposé les auteurs de l’étude de 1995.

Un auxiliaire des espaces agricoles

En capturant régulièrement des campagnols, le Faucon crécerelle participe naturellement à la prédation exercée sur les populations de micromammifères.

La LPO le décrit à ce titre comme un allié des agriculteurs.

Il faut néanmoins éviter une autre simplification.

Un couple de crécerelles ne constitue pas une méthode garantissant l’élimination d’une population de campagnols.

Les effectifs de rongeurs dépendent de nombreux facteurs écologiques, et le faucon adapte son comportement à l’abondance des proies.

Son rôle est celui d’un prédateur naturel intégré à l’écosystème, non celui d’un traitement biologique dont on pourrait prévoir exactement l’efficacité.

Le Faucon crécerelle n’est pas uniquement un oiseau des campagnes

Prairies, pâturages et terres agricoles correspondent particulièrement bien à son mode de chasse, mais l’espèce s’est également adaptée aux paysages créés par l’être humain.

La LPO indique qu’elle est présente toute l’année sur l’ensemble du territoire français et qu’elle fréquente aujourd’hui aussi bien la campagne que les villes.

Le Faucon crécerelle ne construit pas un véritable nid élaboré.

Il peut utiliser des cavités, des corniches, d’anciens nids d’autres oiseaux, des falaises ou des bâtiments.

Cette souplesse lui a permis de coloniser des constructions humaines.

Les bâtiments deviennent des falaises artificielles

Un clocher, une tour ou un grand bâtiment peut reproduire certaines caractéristiques d’une falaise.

Des corniches et cavités offrent des emplacements où le faucon peut se reproduire, tandis que les espaces ouverts environnants fournissent les territoires de chasse.

Les Parcs nationaux de France citent explicitement sa présence en plein cœur des villes et mentionnent notamment les façades de Notre-Dame de Paris parmi les sites utilisés par l’espèce.

La LPO a également documenté la présence historique de couples sur la cathédrale et leur utilisation des pinacles et recoins du monument. Lors de sa restauration, des mesures ont été prises pour préserver des sites favorables à leur retour.

La présence urbaine ne signifie toutefois pas que l’espèce est uniformément abondante dans toutes les grandes villes.

À Paris, par exemple, la LPO indiquait en 2024 moins de trente couples recensés.

La ville modifie aussi son alimentation

Le régime alimentaire reste opportuniste.

Dans les campagnes riches en micromammifères, les campagnols peuvent dominer largement. En ville, d’autres proies deviennent plus importantes.

La LPO mentionne notamment les moineaux parmi les proies urbaines.

Insectes et autres petits vertébrés peuvent également compléter son alimentation.

La célèbre vision des traces de campagnols ne doit donc pas conduire à imaginer un prédateur incapable de chasser autre chose.

Le Faucon crécerelle possède un répertoire alimentaire plus large.

Idées reçues

« Le faucon voit directement les campagnols grâce aux ultraviolets »

C’est trop simplifié. L’expérience scientifique montre surtout qu’il peut utiliser les marques d’urine et de fèces visibles dans l’ultraviolet pour identifier des zones fréquentées par les campagnols. Il doit ensuite localiser et capturer sa proie.

« L’urine apparaît comme une piste fluorescente spectaculaire »

Cette représentation populaire va au-delà des résultats de l’étude. Les chercheurs ont démontré la détection et l’utilisation d’un signal UV, pas l’existence d’une piste ressemblant visuellement à une ligne de peinture fluorescente pour le faucon.

« Le Faucon crécerelle chasse uniquement les campagnols »

Non. Les petits mammifères sont très importants, mais il capture également oiseaux, insectes et reptiles.

« Il doit voler en Saint-Esprit pour chasser »

Non. Cette technique est caractéristique mais pas exclusive. Il peut également surveiller le sol depuis un perchoir avant de lancer son attaque.

« C’est uniquement un rapace des champs »

Non. Il s’est adapté aux villes et peut utiliser les grands bâtiments pour se reproduire.

FAQ

Le Faucon crécerelle voit-il réellement les ultraviolets

Les expériences comportementales montrent qu’il est capable d’exploiter des informations visuelles présentes dans l’ultraviolet. L’étude de référence de 1995 a démontré qu’il pouvait détecter les marques de campagnols sous lumière UV dans les conditions expérimentales.

Pourquoi l’urine des campagnols l’intéresse-t-elle

Parce que les traces laissées par les campagnols peuvent indiquer les endroits qu’ils fréquentent. Le faucon pourrait ainsi identifier plus rapidement les secteurs offrant une forte probabilité de rencontre avec une proie.

Quelle espèce de campagnol a été utilisée dans l’étude

L’étude publiée dans Nature portait sur le Campagnol agreste, Microtus agrestis.

Pourquoi le faucon reste-t-il immobile dans le ciel

Le vol en Saint-Esprit lui permet de conserver une position d’observation au-dessus d’une zone de chasse et d’examiner le sol avant une attaque. Le vent et les corrections constantes des ailes et de la queue lui permettent de stabiliser sa position.

À quelle hauteur effectue-t-il son vol stationnaire

La LPO indique couramment une hauteur comprise entre environ 10 et 40 mètres lors de cette technique de chasse. Il ne s’agit pas d’une hauteur obligatoire : les conditions et la situation de chasse peuvent varier.

Le Faucon crécerelle vit-il dans les villes françaises

Oui. Il peut utiliser des édifices, cavités et corniches comme sites de reproduction. La LPO documente notamment sa présence dans les environnements urbains et sur de grands monuments.

Est-il présent toute l’année en France

L’espèce est présente toute l’année à l’échelle du territoire français, même si les mouvements et l’abondance locale varient selon les régions et les saisons.

Le Faucon crécerelle est-il protégé

Oui. Comme le rappelle la LPO, le Faucon crécerelle est une espèce protégée en France.

Conclusion

Le Faucon crécerelle est déjà un chasseur remarquable lorsqu’on l’observe depuis notre propre perception du monde. Son vol en Saint-Esprit lui permet de maintenir une position d’observation au-dessus des prairies et des cultures, puis de fondre sur les petits mammifères repérés au sol.

Mais l’étude publiée dans Nature en 1995 a révélé une dimension supplémentaire de cette chasse.

Les chercheurs ont montré que des Faucons crécerelles étaient capables de détecter les marques d’urine et de fèces laissées par des campagnols lorsque l’information ultraviolette était disponible. Sur le terrain, les oiseaux ont également privilégié des zones expérimentalement associées à ces marques.

L’interprétation la plus intéressante n’est donc pas celle d’un rapace suivant une « piste fluorescente » jusqu’à sa victime.

Ces marques pourraient plutôt lui servir d’indicateur de l’activité des campagnols.

En survolant un paysage, le crécerelle peut ainsi concentrer son attention sur les parcelles offrant les meilleures perspectives de chasse. Une fois la zone sélectionnée, son excellente vision, son vol stationnaire et son attaque rapide prennent le relais.

Cette capacité correspond parfaitement à son écologie. Les campagnols constituent une ressource alimentaire importante dans de nombreux paysages agricoles, et la LPO souligne le rôle du crécerelle comme prédateur naturel de ces micromammifères.

L’espèce ne dépend pourtant pas exclusivement de cette proie ni même des campagnes.

Elle capture aussi des insectes, des reptiles et des oiseaux et s’est remarquablement adaptée aux constructions humaines. En France, on peut rencontrer le Faucon crécerelle aussi bien au-dessus d’une prairie que sur un clocher, une tour ou un grand édifice urbain.

Le célèbre vol en Saint-Esprit aperçu au bord d’une route ou au-dessus d’un champ cache donc un système de chasse particulièrement élaboré.

Le faucon ne se contente pas de regarder le paysage comme nous le faisons. Une partie de l’information disponible pour lui se trouve dans une portion du spectre que nos yeux ne perçoivent pas.

C’est précisément ce qui rend l’exemple du Faucon crécerelle si intéressant : il rappelle que deux espèces observant exactement la même prairie peuvent, littéralement, ne pas voir le même monde.

Sources

Viitala J., Korpimäki E., Palokangas P. & Koivula M., 1995 — Attraction of kestrels to vole scent marks visible in ultraviolet light, Nature, 373, 425–427. Étude expérimentale fondamentale sur l’utilisation des marques de campagnols visibles dans l’ultraviolet par Falco tinnunculus.

Koivula M., Korpimäki E. & Viitala J., 1997 — Do Tengmalm’s owls see vole scent marks visible in ultraviolet light?, Animal Behaviour, 54, 873–877. Étude comparative sur l’utilisation des marques UV par un autre prédateur de campagnols.

Ligue pour la Protection des Oiseaux — fiche espèce Faucon crécerelle : identification, régime alimentaire, habitats et technique de chasse en vol du Saint-Esprit.

LPO France — Le Saint-Esprit : présence française, prédation des campagnols, vol stationnaire et adaptation aux milieux ruraux et urbains.

LPO Île-de-France — suivi du Faucon crécerelle en milieu urbain et utilisation de Notre-Dame de Paris comme site de reproduction.

Parcs nationaux de France — fiche Falco tinnunculus : habitat, protection, présence en milieu urbain et comportement de chasse.