Dans les torrents froids des Pyrénées vit un petit mammifère si discret que de nombreux habitants du massif ne l’ont jamais observé : le desman des Pyrénées (Galemys pyrenaicus). Avec sa petite trompe mobile, ses pieds postérieurs palmés et son mode de vie semi-aquatique, il semble avoir été spécialement façonné pour rechercher des invertébrés dans les eaux courantes. Son aire mondiale est très restreinte : elle concerne les Pyrénées et le nord-ouest de la péninsule Ibérique.
Cette spécialisation constitue aussi sa fragilité. Pollution, artificialisation des berges, modification des débits, prélèvements d’eau et ouvrages hydroélectriques peuvent altérer ou fragmenter son habitat. L’Office français de la biodiversité indique que son aire de répartition a diminué de plus de 50 % en trente ans. En France, l’espèce est évaluée comme Vulnérable sur la Liste rouge nationale. Sa conservation passe donc autant par la protection de l’animal que par celle du fonctionnement naturel des rivières pyrénéennes.
Sommaire
- Qu’est-ce que le desman des Pyrénées ?
- Où vit-il exactement ?
- Quelles adaptations lui permettent de vivre dans les torrents ?
- Que mange le desman ?
- Pourquoi est-il si difficile à observer ?
- Une espèce endémique ou presque ?
- Pourquoi le desman décline-t-il ?
- Quel est l’impact des aménagements hydrauliques ?
- Pollution et dégradation des berges
- Comment les scientifiques étudient-ils le desman ?
- Quelles actions sont engagées pour le sauver ?
- Idées reçues
- FAQ
- Conclusion
Qu’est-ce que le desman des Pyrénées ?
Le desman des Pyrénées est un petit mammifère semi-aquatique appartenant à la famille des Talpidés, celle qui comprend également les taupes.
Mais son apparence est très différente de celle d’une taupe terrestre.
Son museau se prolonge par une trompe souple et mobile, caractéristique immédiatement reconnaissable lorsqu’on a la chance de voir l’animal de près.
Ses pattes postérieures sont particulièrement adaptées à la nage. Son corps est couvert d’un pelage dense qui convient à une existence passée en grande partie au contact de l’eau.
Il ne faut toutefois pas imaginer un mammifère marin miniature : le desman reste étroitement lié aux berges, où il trouve ses gîtes, tandis qu’il recherche une grande partie de sa nourriture dans le milieu aquatique.
L’OFB le décrit comme un petit insectivore doté d’une trompe et de pieds palmés vivant dans les cours d’eau de montagne et certains lacs d’altitude.
Un mammifère encore mystérieux
Malgré les programmes scientifiques consacrés à l’espèce, certains aspects de son écologie restent difficiles à étudier.
La raison est simple : le desman est extrêmement discret.
Il passe beaucoup de temps dans ou près de l’eau, utilise des abris difficiles d’accès et peut être présent dans des torrents où l’observation directe est compliquée.
Cette difficulté explique pourquoi les scientifiques combinent plusieurs techniques pour déterminer sa présence et comprendre ses déplacements.
Où vit le desman des Pyrénées ?
Le desman est avant tout associé aux milieux aquatiques montagnards.
On peut le rencontrer dans des cours d’eau de basse, moyenne ou haute altitude ainsi que dans certains lacs de montagne.
Le cliché du desman vivant uniquement dans les torrents situés à très haute altitude est donc trop simplificateur.
Ce qui compte davantage est la qualité fonctionnelle du milieu.
Une rivière doit lui fournir plusieurs ressources
Un habitat favorable doit permettre au desman :
- de trouver suffisamment d’invertébrés ;
- d’accéder aux berges et à des refuges ;
- de circuler le long du réseau hydrographique ;
- de disposer de conditions hydrauliques compatibles avec son mode de vie.
Le lit du cours d’eau et les berges forment donc un seul système écologique.
Protéger uniquement l’eau sans tenir compte de la rive ne suffit pas nécessairement.
De même, une eau visuellement claire n’est pas automatiquement synonyme d’habitat optimal : son débit, sa température, son fonctionnement hydrologique et les populations d’invertébrés doivent également être considérés.
Un spécialiste de la vie dans l’eau
Le desman possède plusieurs adaptations remarquables à son environnement.
Sa trompe est particulièrement spectaculaire.
Très mobile, elle intervient dans l’exploration de son environnement et l’identification des ressources alimentaires.
Ses pieds postérieurs palmés lui permettent de se déplacer efficacement dans l’eau.
Son anatomie générale est ainsi adaptée à la recherche de nourriture dans les cours d’eau, y compris dans des secteurs où le courant peut être important.
Des recherches montrent l’importance des zones courantes
Les études menées dans le cadre des programmes de conservation ont commencé à préciser les préférences hydrauliques de l’espèce.
Sur deux cours d’eau étudiés en Ariège, les travaux mentionnés dans le Plan national d’actions ont notamment mis en évidence une sélection de zones de chasse caractérisées par une forte vitesse d’écoulement et une faible profondeur. Ces résultats ne doivent pas être transformés en règle valable pour chaque rivière : le PNA insiste justement sur l’importance du contexte hydrologique local.
Cette prudence est essentielle.
Le desman n’a pas besoin d’une rivière correspondant à une formule unique. Il dépend d’une mosaïque de conditions lui permettant de se nourrir, se déplacer et accéder à ses refuges.
Que mange le desman des Pyrénées ?
Le desman est essentiellement insectivore.
Il recherche notamment des larves d’insectes aquatiques vivant dans ou à proximité du fond des cours d’eau.
Son alimentation peut aussi comprendre de petits crustacés et d’autres invertébrés aquatiques ou terrestres.
Cette dépendance aux invertébrés explique pourquoi la qualité écologique du cours d’eau est si importante.
Une pollution ou une modification importante du débit ne doit pas nécessairement tuer directement un desman pour lui nuire.
Elle peut d’abord affecter ses proies.
Si les communautés d’invertébrés diminuent ou changent fortement, les ressources alimentaires disponibles pour le mammifère peuvent également se réduire.
Le desman est donc dépendant de tout un réseau écologique.
Pourquoi est-il si difficile à observer ?
Apercevoir un desman dans la nature reste exceptionnel.
Sa discrétion explique d’ailleurs en partie les difficultés rencontrées pour évaluer précisément ses effectifs.
L’OFB rapporte un exemple particulièrement révélateur : lors d’une opération organisée dans la réserve nationale de chasse et de faune sauvage d’Orlu en septembre 2023, une quarantaine de partenaires et bénévoles ont participé pendant deux semaines au dispositif.
Malgré cet effort considérable, un seul individu a été capturé.
Celui-ci a ensuite été équipé d’un émetteur radio.
Pendant 6,5 jours, les chercheurs ont enregistré une localisation toutes les dix minutes. L’individu suivi a parcouru un secteur de cours d’eau de 315 mètres pendant cette période.
Ces chiffres illustrent surtout une réalité : étudier ce mammifère nécessite beaucoup de travail pour obtenir relativement peu d’observations directes.
Le desman est-il vraiment endémique des Pyrénées ?
Le titre « desman des Pyrénées » peut créer une confusion.
L’espèce n’est pas limitée aux seules Pyrénées françaises.
Son aire naturelle concerne les Pyrénées et le nord-ouest de la péninsule Ibérique. Elle est donc endémique de cette région restreinte du sud-ouest européen, plutôt que du seul massif français.
Cette distribution limitée renforce l’enjeu de conservation.
Une espèce présente sur plusieurs continents peut parfois conserver d’importantes populations malgré des déclins locaux.
Le desman ne dispose pas de cette sécurité géographique.
La dégradation de ses populations dans son aire restreinte concerne directement la survie mondiale de l’espèce.
Pourquoi le desman des Pyrénées est-il menacé ?
Il n’existe pas une cause unique.
Le déclin résulte de plusieurs pressions qui peuvent se cumuler.
La Liste rouge française mentionne notamment :
la dégradation des berges,
les prélèvements d’eau,
les pollutions,
l’artificialisation,
et le fractionnement des cours d’eau par les infrastructures hydroélectriques.
L’OFB indique que les activités humaines ont modifié et fragmenté son habitat et que l’aire de répartition du desman a diminué de plus de 50 % en trente ans.
La fragmentation : une menace moins visible
Une rivière peut sembler toujours présente sur une carte tout en étant devenue beaucoup moins fonctionnelle pour la faune.
Un ouvrage peut créer une rupture.
Une section artificialisée peut modifier les berges.
Un changement important de débit peut rendre certaines zones moins favorables.
Les populations finissent alors par être isolées.
La Liste rouge nationale souligne précisément la fragmentation sévère de la population française liée à la rétraction de l’espèce vers les parties amont des cours d’eau.
Pour une espèce déjà confinée à une petite aire géographique, cet isolement est particulièrement préoccupant.
Les aménagements hydrauliques et hydroélectriques
L’hydroélectricité occupe une place importante dans les montagnes françaises et constitue une source d’énergie renouvelable.
Mais ses effets écologiques doivent être évalués au cas par cas.
Barrages, prises d’eau et fonctionnement de certaines installations peuvent modifier le régime naturel des cours d’eau.
Or le desman dépend précisément de caractéristiques hydrauliques particulières.
Le Plan national d’actions souligne que l’hydrologie d’une grande partie du réseau pyrénéen est modifiée par les usages humains, notamment les prélèvements et la production hydroélectrique. Les variations de débit peuvent modifier les habitats de chasse et l’accès aux gîtes.
Le problème n’est donc pas simplement « un barrage »
L’impact peut prendre différentes formes :
modification du débit,
variations rapides du niveau d’eau,
fragmentation physique,
modification du substrat,
transformation des communautés d’invertébrés,
changement de l’accès aux berges.
Certains seuils artificiels et autres ouvrages hydrauliques peuvent également constituer des obstacles physiques et modifier le débit naturel.
L’enjeu des programmes de conservation consiste donc à rechercher des modalités de gestion compatibles avec les usages humains tout en maintenant les conditions nécessaires au desman.

Pollution : une menace directe et indirecte
Les pollutions aquatiques constituent une autre pression importante.
La Liste rouge française cite notamment les pollutions liées aux pesticides ou à certaines pratiques d’entretien routier.
Des hydrocarbures, matières en suspension ou autres contaminants peuvent également dégrader le fonctionnement d’un cours d’eau.
Mais, là encore, l’effet peut être indirect.
Le desman mange des invertébrés.
Si la pollution réduit leur diversité ou leur abondance, elle affecte potentiellement sa ressource alimentaire.
Un ancien Plan national d’actions rapporte par exemple qu’en vallée d’Aspe, des travaux affectant le milieu aquatique avaient été associés à l’absence d’une cohorte de trichoptères sur le secteur concerné, probablement en relation avec des apports de particules fines.
Préserver le desman signifie donc préserver également les organismes beaucoup plus petits dont il dépend.
Les berges comptent autant que l’eau
Le desman ne passe pas toute son existence à nager.
Les berges lui fournissent des refuges et font partie intégrante de son habitat.
Artificialiser fortement une rive peut supprimer :
des cavités,
des interstices,
des zones de repos,
des possibilités de déplacement.
Les travaux forestiers, agricoles, routiers ou de loisirs peuvent également dégrader localement les berges lorsqu’ils sont réalisés sans tenir compte de cette espèce. Ces pressions figurent parmi celles identifiées dans l’évaluation française.
La conservation nécessite donc une vision à l’échelle de l’ensemble du corridor fluvial.
Comment les scientifiques détectent-ils le desman ?
L’observation visuelle n’est pas suffisamment fiable pour suivre une espèce aussi discrète.
Les chercheurs utilisent donc plusieurs approches complémentaires.
Recherche d’indices
Les fèces peuvent fournir des indices de présence.
Des analyses génétiques permettent ensuite de confirmer l’identité de l’espèce.
Radiopistage
Lorsqu’un animal est capturé dans le cadre d’un protocole scientifique, un petit dispositif peut permettre de suivre ses déplacements.
C’est la technique utilisée à Orlu en 2023 pour étudier la sélection de l’habitat.
ADN environnemental
Une approche particulièrement intéressante consiste à rechercher dans l’eau des traces d’ADN laissées par les organismes.
Lors de l’étude d’Orlu, des prélèvements d’eau ont ainsi été réalisés pour tester la possibilité de mettre en évidence la présence du desman grâce à l’ADN environnemental.
Ces méthodes peuvent améliorer considérablement les connaissances sans dépendre uniquement de captures ou d’observations.
Comment protège-t-on aujourd’hui le desman ?
La France dispose d’un Plan national d’actions consacré à l’espèce.
Les PNA sont des outils destinés à coordonner les connaissances, le suivi des populations, la restauration des habitats, l’information des acteurs et l’intégration de la conservation dans les activités humaines.
Pour le desman, les actions concernent notamment :
- l’amélioration des connaissances ;
- la surveillance de la répartition ;
- l’étude des habitats ;
- l’évaluation des impacts des modifications hydrologiques ;
- la prise en compte de l’espèce dans les projets d’aménagement ;
- la conservation et la restauration des cours d’eau.
Le travail associe de nombreux partenaires, parmi lesquels le CEN Occitanie, l’OFB, des laboratoires scientifiques, des gestionnaires d’espaces protégés et différents acteurs des territoires pyrénéens.
Protéger une rivière entière plutôt qu’un seul animal
C’est probablement l’enseignement principal du programme.
On ne peut pas conserver durablement le desman en protégeant uniquement quelques individus.
Il faut préserver :
la continuité des cours d’eau,
leurs débits,
la qualité de l’eau,
les berges,
les invertébrés,
et les possibilités de déplacement.
Le desman devient ainsi un symbole de la conservation des torrents pyrénéens dans leur ensemble.
Idées reçues sur le desman des Pyrénées
« C’est une petite loutre »
Faux.
La loutre appartient aux Mustélidés. Le desman appartient aux Talpidés et possède une biologie très différente.
« Il vit uniquement en très haute montagne »
Faux.
Il fréquente des cours d’eau de différentes altitudes ainsi que certains lacs de montagne.
« Il mange des poissons »
Son régime est surtout constitué d’invertébrés, notamment de larves d’insectes aquatiques.
« Une rivière claire suffit pour qu’il soit présent »
Faux.
La qualité visuelle de l’eau n’est qu’un élément. Débit, substrat, berges, disponibilité des proies et continuité écologique sont également importants.
« Les barrages sont sa seule menace »
Faux.
Les aménagements hydrauliques sont importants, mais pollution, dégradation des berges, prélèvements d’eau, fragmentation et différentes modifications du milieu participent également au déclin.
« Le desman ne vit qu’en France »
Faux.
Son aire comprend les Pyrénées et une partie du nord-ouest de la péninsule Ibérique.
FAQ sur le desman des Pyrénées
Où vit le desman des Pyrénées ?
Il vit dans les Pyrénées et le nord-ouest de la péninsule Ibérique, principalement dans les cours d’eau et certains lacs de montagne.
Le desman est-il une espèce menacée ?
Oui. En France, il est classé Vulnérable sur la Liste rouge nationale des mammifères. Les données disponibles montrent un déclin important et une fragmentation de ses populations.
Pourquoi possède-t-il une trompe ?
Son museau allongé et mobile constitue une adaptation sensorielle importante pour explorer son environnement et rechercher sa nourriture.
Que mange-t-il ?
Principalement des invertébrés, avec une forte importance des larves d’insectes aquatiques. De petits crustacés et d’autres invertébrés peuvent compléter son régime.
Peut-on facilement observer un desman ?
Non. L’animal est extrêmement discret et difficile à détecter. Les scientifiques utilisent notamment indices génétiques, radiopistage et expérimentation autour de l’ADN environnemental.
Pourquoi les barrages peuvent-ils poser problème ?
Les ouvrages et leur gestion peuvent modifier les débits, fragmenter les habitats ou modifier les conditions nécessaires à l’alimentation et aux déplacements du desman. L’impact exact dépend toutefois du cours d’eau et du type d’aménagement.
La pollution peut-elle affecter son alimentation ?
Oui. La dégradation de la qualité de l’eau peut affecter les communautés d’invertébrés dont dépend le desman, en plus d’autres effets possibles sur son habitat.
Existe-t-il un programme pour protéger l’espèce ?
Oui. Un Plan national d’actions coordonne recherches et mesures de conservation, avec notamment l’OFB, le CEN Occitanie et de nombreux partenaires scientifiques et territoriaux.
Conclusion
Le desman des Pyrénées est l’un des mammifères les plus singuliers et les moins visibles de la faune française. Sa trompe mobile, ses pieds adaptés à la nage et son alimentation basée principalement sur les invertébrés aquatiques témoignent d’une remarquable spécialisation à la vie dans les cours d’eau montagnards.
Mais cette spécialisation a un prix.
Le desman dépend d’un système complexe associant qualité de l’eau, débit, berges fonctionnelles, continuité du cours d’eau et abondance de ses proies. Lorsqu’un de ces éléments est fortement modifié, l’habitat peut devenir moins favorable, même si la rivière existe toujours.
Les données disponibles montrent l’ampleur du problème. L’OFB rapporte une diminution de plus de 50 % de l’aire de répartition en trente ans, tandis que l’évaluation nationale souligne la fragmentation des populations françaises et classe l’espèce comme Vulnérable.
Pollution, artificialisation des berges, prélèvements d’eau et aménagements hydrauliques constituent ainsi des pressions majeures. Leur importance varie selon les bassins versants, ce qui rend nécessaire une gestion adaptée aux conditions locales plutôt qu’une réponse uniforme.
Les programmes actuels apportent cependant de nouveaux outils. Radiopistage, analyses génétiques, étude des invertébrés et recherches sur l’ADN environnemental permettent de mieux comprendre un animal dont l’écologie reste encore partiellement mystérieuse.
Sauver le desman ne consiste finalement pas seulement à sauver un petit mammifère rare.
Cela implique de conserver des rivières pyrénéennes vivantes et fonctionnelles, avec leurs berges, leurs invertébrés, leurs variations naturelles et les multiples espèces qui en dépendent.