Long, répétitif, changeant d’une année à l’autre et transmis entre populations parfois séparées par des milliers de kilomètres, le chant de la baleine à bosse reste l’un des comportements acoustiques les plus fascinants du monde animal.
On sait aujourd’hui que les chants complexes sont produits par les mâles de la Baleine à bosse (Megaptera novaeangliae). On connaît aussi très précisément leur organisation interne : des sons élémentaires forment des phrases, les phrases se répètent en thèmes et plusieurs thèmes successifs constituent un chant complet. Pourtant, après plus d’un demi-siècle d’études modernes, une question demeure ouverte : à quoi sert exactement le chant de la baleine à bosse ?
Les chercheurs s’accordent largement sur son lien avec la reproduction. Mais savoir s’il sert principalement à attirer les femelles, à communiquer avec les autres mâles, à signaler une qualité individuelle, à réguler l’espacement entre chanteurs ou à remplir plusieurs fonctions simultanément reste débattu. NOAA le résume clairement : le chant joue probablement un rôle important dans les comportements reproducteurs, mais sa fonction précise n’est toujours pas établie.
L’histoire de cette découverte passe par les pionniers de la bioacoustique, notamment Roger Payne et Scott McVay, mais aussi par les grandes expéditions médiatiques des années 1970. L’équipe du commandant Jacques-Yves Cousteau enregistra et filma notamment des baleines à bosse pour l’épisode The Singing Whale, diffusé en 1973, contribuant à faire entendre ces sons extraordinaires à un immense public.
Sommaire
- Qu’appelle-t-on réellement le « chant » d’une baleine à bosse ?
- Comment le chant est-il structuré ?
- Pourquoi le chant change-t-il continuellement ?
- Les baleines apprennent-elles leur chant les unes des autres ?
- Pourquoi les mâles chantent-ils ?
- Le chant sert-il à attirer les femelles ?
- Sert-il aussi à communiquer entre mâles ?
- Existe-t-il d’autres hypothèses ?
- Comment la science moderne a découvert ces chants
- Ce que Cousteau et son équipe ont réellement apporté
- Idées reçues
- FAQ
- Conclusion
Qu’appelle-t-on réellement le « chant » d’une baleine à bosse ?
Toutes les vocalisations d’une baleine à bosse ne constituent pas un chant.
L’espèce produit de nombreux sons sociaux : appels courts, vocalisations associées à l’alimentation, aux déplacements ou aux interactions entre individus.
Le chant se distingue par son caractère long, ordonné, répétitif et hiérarchisé.
NOAA explique que les scientifiques séparent généralement les vocalisations des baleines à bosse en deux grandes catégories : le chant et les appels non chantés. Les chants possèdent une structure répétitive clairement identifiable, contrairement aux nombreux sons sociaux plus courts.
Cette organisation avait déjà frappé les chercheurs au début des années 1970.
Roger Payne et Scott McVay publièrent en 1971 une analyse fondatrice montrant que les séquences produites par les baleines à bosse possédaient suffisamment d’organisation et de répétition pour justifier le terme de « song », chant.
Woods Hole Oceanographic Institution considère les recherches de Roger Payne à la fin des années 1960 comme déterminantes dans la reconnaissance scientifique et publique du phénomène.
Comment le chant est-il structuré ?
Un chant de baleine à bosse n’est pas une suite aléatoire de cris.
Il possède plusieurs niveaux d’organisation.
L’unité : le son élémentaire
Le niveau le plus simple est généralement appelé unité.
Une unité peut correspondre à un son relativement bref : gémissement, cri tonal, son pulsé ou autre vocalisation identifiable sur un spectrogramme.
Plusieurs unités sont ensuite assemblées selon un ordre relativement stable.
La phrase
Une succession spécifique d’unités forme une phrase.
La même phrase peut être répétée plusieurs fois.
Le thème
Lorsque des phrases semblables sont répétées selon une organisation stable, elles constituent un thème.
Le chanteur finit ensuite par passer à un autre thème présentant une organisation acoustique différente.
Le chant complet
Plusieurs thèmes produits dans un ordre caractéristique composent un chant.
Une fois arrivé au dernier thème, le mâle peut reprendre depuis le début et répéter l’ensemble encore et encore.
Les analyses modernes décrivent donc la hiérarchie générale comme :
unité → phrase → thème → chant.
Des chants complets durent fréquemment plusieurs minutes et peuvent approcher ou dépasser une vingtaine de minutes selon les populations et les années. Les mâles peuvent ensuite les répéter durant de longues sessions.
Cette organisation est suffisamment stable pour permettre aux biologistes de comparer les chants enregistrés à plusieurs mois ou plusieurs milliers de kilomètres de distance.
Pourquoi le chant change-t-il continuellement ?
C’est l’une de ses caractéristiques les plus extraordinaires.
Le chant n’est pas transmis sous une forme figée pendant des générations.
Il évolue continuellement.
Des unités peuvent se modifier.
Certaines phrases disparaissent.
D’autres apparaissent.
L’ordre ou la structure des thèmes peut changer.
Et, surtout, les mâles d’une même population ont tendance à adopter progressivement ces modifications.
Une étude consacrée à l’évolution culturelle du chant décrit ce phénomène comme une évolution progressive collective : à un moment donné, les mâles d’une même population produisent généralement des versions très semblables du même chant, mais ce chant se transforme au fil du temps.
Woods Hole souligne même une conséquence pratique étonnante : des modèles acoustiques enregistrés plusieurs années auparavant peuvent devenir moins adaptés à l’identification automatique des baleines parce que leurs chants ont entre-temps changé.
Autrement dit, une baleine à bosse peut appartenir à la même population et pourtant ne pas chanter exactement la même « chanson » quelques années plus tard.
Les baleines apprennent-elles leur chant les unes des autres ?
Les données disponibles soutiennent fortement l’existence d’une transmission culturelle.
Les chercheurs ont observé des chants ou des éléments de chants se propager entre populations.
Le phénomène est particulièrement spectaculaire dans le Pacifique Sud, où des « révolutions » de chant peuvent progressivement avancer d’une population à l’autre sur plusieurs milliers de kilomètres.
Les zones où différentes populations se rencontrent pendant leurs migrations ou sur certaines aires d’alimentation pourraient faciliter ces transmissions. Une étude a montré que ces convergences migratoires fournissent des occasions plausibles pour l’échange culturel de chants.
Le terme « culture » doit toutefois être utilisé avec précision.
Il indique ici qu’une information comportementale semble pouvoir se transmettre socialement plutôt que d’être uniquement déterminée génétiquement.
Certains chercheurs continuent cependant à discuter les mécanismes exacts permettant aux mâles de converger sur une chanson commune. Des hypothèses alternatives à une simple imitation directe ont également été proposées.
Le phénomène de changement collectif est donc très bien documenté ; la manière exacte dont chaque individu apprend ou ajuste son chant reste plus difficile à observer directement.
Pourquoi les mâles chantent-ils ?
C’est la grande question.
Un point possède un soutien scientifique particulièrement solide : le chant est étroitement associé au système reproducteur.
À ce jour, les chants structurés caractéristiques sont attribués aux mâles adultes, et ils sont particulièrement fréquents sur les zones de reproduction hivernales ainsi que pendant les migrations.
Cela rend la sélection sexuelle très probable.
Mais « lié à la reproduction » ne signifie pas que l’on connaît précisément le message transmis.
Plusieurs scénarios restent étudiés.
Le chant sert-il à attirer les femelles ?
C’est probablement l’explication la plus connue.
Un mâle produirait un signal acoustique complexe permettant aux femelles d’évaluer sa présence ou certaines de ses qualités.
L’hypothèse ressemble au rôle du chant chez de nombreux oiseaux.
Mais le problème est qu’une démonstration directe reste difficile.
Les chercheurs n’ont pas systématiquement observé les femelles se diriger vers les mâles chanteurs. Certains travaux soulignent même que les réponses féminines attendues par un modèle simple d’attraction restent difficiles à mettre en évidence.
Cela ne permet pas d’écarter l’existence d’une fonction de séduction.
Une femelle pourrait utiliser le chant pour recueillir de l’information sans nécessairement nager immédiatement vers le chanteur.
Elle pourrait aussi comparer plusieurs mâles ou modifier son comportement à des distances difficiles à mesurer.
NOAA considère aujourd’hui que le chant intervient dans la reproduction mais souligne que son rôle exact reste débattu.
Sert-il aussi à communiquer entre mâles ?
Cette hypothèse bénéficie également d’un intérêt important.
Un chant puissant peut transmettre la présence d’un mâle à de grandes distances.
Il pourrait participer à l’espacement entre chanteurs ou fournir des informations à d’éventuels concurrents.
Des observations ont montré que les chanteurs ont tendance à maintenir certaines distances entre eux sur les zones de reproduction, ce qui est compatible avec une fonction d’organisation spatiale ou de compétition.
Certains chercheurs proposent donc que le chant remplisse une fonction comparable à celle d’un signal de compétition : afficher sa présence et ses capacités sans devoir systématiquement entrer dans un affrontement physique.
NOAA indique d’ailleurs que certaines données comportementales sont compatibles avec un signal davantage dirigé vers d’autres mâles qu’avec un simple appel destiné à attirer les femelles.
Le chant pourrait donc transmettre plusieurs messages simultanément.
Existe-t-il d’autres hypothèses ?
Oui, et c’est précisément ce qui entretient le mystère.
Au fil des décennies, les scientifiques ont proposé que le chant puisse :
- attirer ou informer les femelles ;
- organiser l’espacement entre mâles ;
- faciliter les interactions sociales entre mâles ;
- signaler la qualité ou l’état d’un individu ;
- remplir plusieurs fonctions reproductives simultanément.
Une hypothèse beaucoup plus controversée propose même que le chant puisse aider les baleines à obtenir des informations acoustiques sur leur environnement grâce aux échos et à la réverbération. Ce « modèle sonar » reste minoritaire et souffre notamment du manque de preuves directes montrant que les chanteurs utilisent effectivement les échos de leurs chants de cette manière.
Les baleines chantent par ailleurs parfois hors des zones classiques de reproduction.
Des chants ont été enregistrés sur des routes migratoires et même sur certaines zones d’alimentation.
Ces observations compliquent encore l’idée d’une fonction unique.
L’explication la plus prudente reste donc que le chant est fortement lié à la reproduction et à la sélection sexuelle, tout en reconnaissant que son ou ses rôles précis demeurent partiellement non résolus.
Comment la science moderne a découvert ces chants
L’histoire scientifique est antérieure à la célébrité médiatique de Cousteau.
Woods Hole Oceanographic Institution conserve aujourd’hui un enregistrement de baleine à bosse réalisé près des Bermudes en 1949, au cours d’expériences acoustiques menées depuis le navire de recherche Atlantis. Cette archive, redécouverte récemment, constitue l’un des plus anciens enregistrements conservés connus.
À la fin des années 1960, Roger Payne entend des enregistrements réalisés par l’ingénieur Frank Watlington.
Avec Scott McVay, il analyse leur structure et publie en 1971 l’étude qui établit scientifiquement le caractère organisé des chants.
Payne contribue également énormément à leur diffusion auprès du public avec le disque Songs of the Humpback Whale, publié en 1970. Woods Hole rappelle que cet enregistrement transforma les sons des baleines en phénomène culturel et contribua à modifier profondément leur image auprès du public.
Il est donc important de ne pas attribuer à Cousteau la découverte scientifique du chant des baleines à bosse.
Son apport se situe ailleurs.

Ce que Cousteau et son équipe ont réellement apporté
Jacques-Yves Cousteau a joué un rôle immense dans la découverte populaire de la vie sous-marine.
À partir de 1951, la Calypso fut transformée en véritable plateforme océanographique, équipée pour l’observation, la plongée, la photographie et le cinéma sous-marins. L’Équipe Cousteau rappelle que le navire servit pendant des décennies à combiner exploration, recherche et production audiovisuelle.
The Singing Whale
En 1973, la série The Undersea World of Jacques Cousteau consacra un épisode entier aux baleines à bosse : The Singing Whale.
Les archives audiovisuelles de Bristol décrivent le film comme une tentative de Cousteau et de son équipe de filmer et d’enregistrer des baleines à bosse migratrices entre les Caraïbes et les régions nordiques.
Les collections de l’Australian Centre for the Moving Image précisent que l’équipe employait du matériel moderne d’enregistrement sous-marin afin de capter les sons mélodiques des baleines et d’examiner l’hypothèse d’un système de communication.
Cette contribution doit cependant être replacée correctement dans la chronologie.
Les recherches de Payne et McVay avaient déjà établi scientifiquement l’existence et la structure des chants.
Cousteau n’en est donc pas le découvreur.
Son équipe a participé à leur enregistrement, leur observation en contexte naturel et surtout leur diffusion audiovisuelle internationale.
Faire entendre un océan qui n’était pas silencieux
L’apport de Cousteau est aussi culturel.
Son œuvre avait initialement popularisé l’image du « monde du silence ». Pourtant, ses propres expéditions révélèrent progressivement combien l’océan était acoustiquement actif.
La Cousteau Society rappelle aujourd’hui que Cousteau connaissait directement la richesse du paysage sonore marin et s’intéressait aux moyens utilisés par les animaux marins pour percevoir et communiquer sous l’eau.
Ses films consacrés aux baleines et aux dauphins ont contribué à faire découvrir au grand public que les océans étaient remplis de communications acoustiques invisibles depuis la surface.
Il s’agit moins d’une révolution théorique en bioacoustique que d’une contribution essentielle à la vulgarisation et à la sensibilisation.
Idées reçues
« Toutes les baleines à bosse chantent »
Non.
Les baleines à bosse des deux sexes peuvent produire différents sons sociaux, mais les chants longs et structurés caractéristiques ont jusqu’à présent été attribués aux mâles.
« Elles chantent uniquement pour attirer les femelles »
Ce n’est pas démontré.
Le lien avec la reproduction est très probable, mais les hypothèses incluent également la communication et la compétition entre mâles ainsi qu’une fonction multi-message.
« Chaque baleine compose sa propre chanson »
Pas exactement.
Les mâles d’une même population chantent généralement des versions très similaires du même chant à un moment donné, tout en faisant évoluer collectivement celui-ci au fil du temps.
« Le chant reste identique toute la vie »
Faux.
L’évolution permanente du chant est précisément l’une des caractéristiques les plus remarquables de l’espèce. Des thèmes et des phrases se transforment continuellement.
« Cousteau a découvert le chant des baleines à bosse »
Non.
Les travaux déterminants sont ceux de Roger Payne, Scott McVay et d’autres pionniers de la bioacoustique. Cousteau et son équipe ont ensuite enregistré et filmé ces comportements, notamment pour The Singing Whale, contribuant fortement à leur diffusion auprès du public.
FAQ
Combien de temps dure un chant de baleine à bosse ?
Un cycle complet varie selon les individus, les populations et les années, mais les études décrivent couramment des chants d’environ 5 à 30 minutes. Ils peuvent ensuite être répétés pendant plusieurs heures.
Pourquoi appelle-t-on cela un chant ?
Parce que les sons ne sont pas produits au hasard. Ils sont organisés hiérarchiquement en unités, phrases et thèmes, puis répétés selon une structure identifiable.
Les femelles chantent-elles ?
Les chants longs et structurés étudiés depuis les années 1970 ont été attribués aux mâles. Les femelles produisent néanmoins d’autres vocalisations et sons sociaux.
Les baleines à bosse chantent-elles uniquement pendant la reproduction ?
Non. La majorité des chants est associée aux zones de reproduction et aux migrations, mais des chants ont également été enregistrés sur certaines zones d’alimentation.
Toutes les populations chantent-elles la même chanson ?
Non. Différentes populations peuvent posséder des chants distincts. Mais les chants peuvent se transmettre entre groupes et des transformations culturelles ont été observées sur de très grandes distances.
Pourquoi le chant change-t-il chaque année ?
La modification semble être un processus collectif dans lequel les mâles ajustent progressivement leur chant en fonction de celui produit par leur population. Les mécanismes précis de cette transmission sociale restent encore étudiés.
Roger Payne a-t-il découvert le premier son de baleine enregistré ?
Non. Des enregistrements plus anciens existent, dont un enregistrement de baleine à bosse réalisé en 1949 depuis le navire Atlantis. Son rôle majeur fut de reconnaître et analyser avec Scott McVay la structure des chants et de les faire connaître au public.
Quel rôle Cousteau a-t-il joué ?
Son équipe a filmé et enregistré les baleines à bosse en mer et consacré en 1973 un épisode entier, The Singing Whale, à leurs vocalisations et à leur possible fonction communicative. Son apport fut surtout observationnel, documentaire et pédagogique plutôt que la découverte scientifique initiale du phénomène.
Conclusion
Le chant de la baleine à bosse est aujourd’hui beaucoup mieux compris qu’au moment où les premiers enregistrements ont stupéfié les scientifiques.
Sa structure est connue.
Une unité sonore rejoint d’autres unités pour former une phrase. Des phrases répétées constituent un thème. Plusieurs thèmes ordonnés forment un chant complet que le mâle peut répéter pendant des heures.
On sait également que ces chants ne sont pas figés.
Ils évoluent collectivement, parfois lentement, parfois sous la forme de transformations spectaculaires qui se propagent entre populations. Cette transmission constitue l’un des exemples les plus remarquables de changement culturel vocal documenté chez un mammifère non humain.
Ce que l’on ignore encore est tout aussi important.
Le chant est clairement associé à la reproduction et produit par les mâles, mais sa fonction précise n’a pas été définitivement démontrée. Attraction des femelles, compétition entre mâles, espacement des chanteurs, transmission de plusieurs informations à la fois : ces hypothèses restent activement discutées.
Son histoire scientifique demande également de distinguer découverte et popularisation.
Les travaux de Roger Payne et Scott McVay ont établi au début des années 1970 la structure extraordinaire de ces vocalisations. Cousteau et son équipe sont arrivés dans cette histoire à un autre moment : avec la Calypso, les caméras sous-marines et les dispositifs d’enregistrement, ils ont aidé des millions de personnes à voir et surtout à entendre les baleines dans leur environnement. L’épisode The Singing Whale de 1973 témoigne directement de cette période où la bioacoustique marine commençait à sortir des laboratoires pour entrer dans la culture populaire.
Plus d’un demi-siècle plus tard, les hydrophones numériques, les balises acoustiques et les analyses informatiques permettent de suivre les chants avec une précision inimaginable à l’époque de la Calypso.
Pourtant, la question essentielle demeure.
Nous savons de mieux en mieux comment les baleines à bosse chantent.
Nous ne savons toujours pas complètement pourquoi.