Au début du XIXe siècle, Napoléon Ier imagine pour la place de la Bastille un monument à la hauteur de son ambition impériale : une fontaine colossale en forme d’éléphant de bronze, portant une tour sur son dos et projetant de l’eau par sa trompe.
Le projet est officiellement entériné par un décret du 9 février 1810. L’éléphant devait être fondu avec le bronze de canons pris aux insurgés espagnols et installé au-dessus d’un vaste bassin. Napoléon voulait même qu’il soit achevé au plus tard le 2 décembre 1811. Dans les faits, le monument définitif ne vit jamais le jour. Seules ses infrastructures furent construites, ainsi qu’un immense modèle grandeur nature en bois, fer et plâtre.
Cette maquette provisoire finit pourtant par devenir un monument parisien à part entière. Elle resta près de la Bastille pendant plus de trente ans, se dégrada progressivement et fut finalement démolie en juillet 1846. Elle aurait pu disparaître presque totalement de la mémoire collective si Victor Hugo ne l’avait transformée, dans Les Misérables, en refuge pour Gavroche.
L’histoire de l’éléphant de la Bastille est donc celle d’un monument jamais achevé, mais devenu célèbre précisément grâce à son échec.
Sommaire
- Pourquoi Napoléon voulait-il transformer la place de la Bastille ?
- Quand le projet de l’éléphant apparaît-il ?
- Ce que prévoyait exactement le décret de 1810
- Quelle apparence devait avoir la fontaine ?
- Pourquoi construit-on une maquette grandeur nature ?
- Napoléon a-t-il réellement vu l’éléphant ?
- Pourquoi le projet définitif est-il abandonné ?
- Que devient la maquette sous la Restauration ?
- Pourquoi est-elle détruite en 1846 ?
- Victor Hugo et l’éléphant de Gavroche
- Chronologie de l’éléphant de la Bastille
- FAQ
- Conclusion
Pourquoi Napoléon voulait-il transformer la place de la Bastille ?
Après la destruction de la forteresse de la Bastille à partir de 1789, la place reste longtemps un espace dont l’aménagement monumental n’est pas réellement fixé.
Napoléon souhaite donner à Paris de nouvelles fontaines et améliorer son approvisionnement en eau. Le projet de la Bastille doit donc posséder une fonction à la fois pratique et symbolique.
La Ville de Paris indique qu’un projet de grande fontaine alimentée par le canal apparaît sous l’Empire et que la première pierre du socle est posée le 2 décembre 1808.
La Fondation Napoléon précise de son côté que l’idée d’une fontaine à la Bastille existe dans l’esprit de Napoléon dès 1806 et qu’en 1809 le projet prend clairement la forme d’un éléphant monumental.
Il faut donc distinguer plusieurs étapes :
- l’idée générale d’une fontaine ;
- l’aménagement hydraulique de la place ;
- puis le choix précis de l’éléphant comme figure monumentale.
Quand le projet de l’éléphant apparaît-il ?
Les sources ne donnent pas toutes exactement la même formulation chronologique.
La Fondation Napoléon rapporte que Napoléon envisage un éléphant dès 1808-1809, avant que le projet ne soit juridiquement fixé en 1810.
Le Musée Carnavalet date également plusieurs dessins de projet entre 1808 et 1810.
La date la plus sûre pour parler d’une décision officielle reste cependant le 9 février 1810, jour du décret impérial.
Ce que prévoyait exactement le décret de 1810
Le texte de Napoléon est particulièrement précis.
Le décret ordonne qu’une fontaine soit élevée place de la Bastille sous la forme d’un éléphant en bronze.
L’animal devait :
- être fondu avec des canons pris aux insurgés espagnols ;
- porter une tour sur son dos ;
- évoquer les éléphants utilisés dans l’Antiquité ;
- faire jaillir l’eau par sa trompe.
Le décret exigeait aussi que le monument soit terminé et découvert au plus tard le 2 décembre 1811.
Cette échéance ne sera jamais respectée.
Le projet se révèle techniquement et financièrement beaucoup plus complexe que ne le laisse entendre le décret.
Quelle apparence devait avoir la fontaine ?
L’éléphant devait être gigantesque.
La Fondation Napoléon donne pour la maquette grandeur nature environ 14,60 mètres de hauteur et 16,20 mètres de longueur.
Le projet comporte également une tour installée sur le dos de l’animal.
Un accès intérieur devait permettre d’atteindre certaines parties du dispositif. Dans plusieurs plans, un escalier était prévu à l’intérieur d’une patte.
L’éléphant devait être installé au-dessus d’un système hydraulique alimenté par l’eau amenée dans l’est parisien via le réseau lié au canal de l’Ourcq.
Le Musée Carnavalet conserve encore plusieurs dessins montrant la fontaine et les jets d’eau sortant de la trompe.
L’ensemble devait donc être à la fois une sculpture monumentale, une fontaine publique et un symbole politique.
Qui devait construire l’éléphant ?
Le projet passe entre plusieurs mains.
Les sources de la Fondation Napoléon mentionnent notamment l’architecte Jacques Cellerier, puis Jean-Antoine Alavoine, sous la direction artistique de Vivant Denon. Le sculpteur Pierre-Charles Bridan est associé à la maquette retenue.
Le Musée Carnavalet confirme que le modèle de Bridan est retenu et exécuté en fer et plâtre alors que le monument définitif devait être en bronze.
Il s’agit donc bien d’un projet collectif, même si l’idée politique et symbolique reste attachée à Napoléon.
Pourquoi construit-on une maquette grandeur nature ?
Une maquette permet de montrer aux autorités et au public l’apparence finale du monument avant sa réalisation coûteuse en bronze.
Mais il ne s’agit pas ici d’un petit modèle de table.
On construit un éléphant à l’échelle réelle, en charpente recouverte de plâtre.
La datation exacte de cette maquette varie légèrement selon les sources.
La Fondation Napoléon indique qu’elle fut érigée dans le cadre des travaux engagés après 1812 et visitée par Napoléon en 1813.
Wikipédia, en s’appuyant sur des sources historiques, précise que le modèle grandeur nature fut construit vers 1813-1814 et resta sur place jusqu’en 1846.
Une autre publication de la Fondation Napoléon évoque une présence de la maquette de 1812 jusqu’à sa destruction.
Plutôt que de donner une année unique comme absolument certaine, il est donc plus prudent de dire que la grande maquette fut réalisée au début des années 1810, autour de 1813, dans le cadre des préparatifs du monument définitif.
Napoléon a-t-il réellement vu l’éléphant ?
Oui.
La Fondation Napoléon indique que l’empereur visita le chantier et la maquette en 1813.
Selon des récits historiques repris dans la documentation consacrée au monument, Napoléon se serait même irrité du faible nombre d’ouvriers présents sur le chantier.
Ce détail secondaire est moins important que le fait principal : l’empereur a bien vu le projet évoluer matériellement.
L’éléphant n’est donc pas resté un simple dessin administratif.
Sa silhouette colossale a réellement existé à Paris sous forme de modèle.
Pourquoi le projet définitif est-il abandonné ?
Plusieurs difficultés s’accumulent.
La réalisation en bronze est coûteuse.
Les travaux progressent lentement.
Et surtout, les priorités de l’Empire changent radicalement.
À partir de 1812-1814, les guerres, les défaites militaires et la crise politique prennent évidemment le pas sur l’édification d’une fontaine monumentale.
Après la chute de Napoléon, le projet perd son principal soutien politique.
La Ville de Paris précise que le 4 juillet 1815, le ministre de l’Intérieur ordonne à Alavoine de suspendre les travaux. À ce stade, le bassin et le socle avaient déjà été réalisés.
La Fondation Napoléon résume la situation de façon similaire : avec la chute de l’Empire, la fontaine définitive n’est jamais construite.
L’éléphant de bronze disparaît alors progressivement des projets officiels.
Mais son double en plâtre demeure.
Que devient la maquette sous la Restauration ?
C’est là que l’histoire devient presque plus étrange que le projet napoléonien lui-même.
La maquette n’est pas immédiatement détruite.
Elle reste près de la place de la Bastille.
À l’origine protégée dans une construction et surveillée, elle devient peu à peu une curiosité parisienne. Des visiteurs viennent voir ce gigantesque animal en plâtre qui représente désormais un monument fantôme.
Avec les années, son état se détériore.
Le plâtre souffre des intempéries.
La structure vieillit.
La maquette qui devait être provisoire survit finalement plus longtemps que l’Empire qui l’avait commandée.
Après la Révolution de 1830, un nouveau projet monumental prend le dessus : la colonne de Juillet, destinée à commémorer les victimes des Trois Glorieuses.
La Ville de Paris rappelle que cette colonne est construite sur les infrastructures prévues à l’origine pour l’éléphant impérial.
Elle est inaugurée en 1840.
L’éléphant de plâtre, lui, existe encore sur un côté de la place.
Des représentations conservées au Musée Carnavalet montrent d’ailleurs la colonne de Juillet et l’éléphant présents simultanément dans le paysage parisien des années 1840.
Pourquoi est-il détruit en 1846 ?
À cette époque, la maquette est devenue une ruine.
Les sources évoquent une structure dégradée par la pluie et le temps, des fissures, des dégâts provoqués par des pierres et une infestation importante de rats.
Wikipédia, à partir de sources historiques, indique qu’une décision préfectorale du 16 juin 1846 ordonne sa disparition et que la démolition intervient en juillet 1846.
La Fondation Napoléon confirme elle aussi que le monument de plâtre est finalement abattu en 1846.
La maquette disparaît donc environ trois décennies après la fin de l’Empire.
Ce qui demeure en revanche, ce sont certaines infrastructures de la fontaine.
Le bassin et les fondations initialement conçus pour l’éléphant ont été réutilisés pour la colonne de Juillet, dont ils constituent encore aujourd’hui le soubassement.
Victor Hugo et l’éléphant de Gavroche
La destruction de 1846 aurait pu clore l’histoire.
Victor Hugo va lui offrir une seconde vie.
Dans Les Misérables, publié en 1862, l’écrivain transforme l’éléphant abandonné en refuge pour le jeune Gavroche.
Le passage se situe dans la quatrième partie du roman, livre VI, chapitre II.
Hugo décrit un gigantesque animal de bois et de maçonnerie, noirci par le temps et dressé comme une présence mystérieuse sur l’ancienne place de la Bastille.
Gavroche pénètre dans la carcasse et y abrite également deux jeunes enfants.
Le monument acquiert alors une nouvelle signification.
Il n’est plus uniquement le symbole de la grandeur impériale imaginée par Napoléon.
Chez Hugo, l’intérieur vide et dégradé du monument devient un abri pour les enfants pauvres de Paris.
Hugo décrit-il exactement la réalité de 1832 ?
Pas entièrement.
L’action de cette partie des Misérables se déroule en 1832.
Or certains détails décrits par Hugo correspondent davantage à l’état très dégradé que la maquette connaissait dans les années 1840.
La documentation historique relève donc un certain anachronisme dans le roman.
Cela ne réduit évidemment pas sa valeur littéraire.
Hugo ne rédige pas un rapport d’architecte.
Il utilise l’éléphant comme une image politique et sociale.

Victor Hugo connaissait-il personnellement le monument ?
Oui.
La documentation historique indique même qu’au moment de sa destruction en juillet 1846, Hugo récupéra un morceau de la charpente du monument. Il travaillait déjà sur le projet littéraire qui deviendrait plus tard Les Misérables.
Son évocation de l’éléphant ne vient donc pas seulement de récits anciens.
Il avait vu ce monument réel et connaissait son état de dégradation.
Un monument absent devenu célèbre
C’est le paradoxe central de l’histoire.
La statue en bronze voulue par Napoléon n’a jamais existé.
La seule version réellement visible était un modèle provisoire.
Et pourtant, cet objet inachevé est aujourd’hui bien plus connu que de nombreux monuments réellement construits à la même époque.
Sa postérité repose sur trois éléments :
la démesure du projet napoléonien ;
la présence pendant plusieurs décennies d’un énorme animal en plâtre dans Paris ;
et la puissance littéraire des Misérables.
Aujourd’hui, lorsque l’on traverse la place de la Bastille, aucun éléphant n’est visible.
Mais une partie du projet est toujours là.
Sous la colonne de Juillet subsistent les infrastructures conçues pour la fontaine impériale.
Chronologie de l’éléphant de la Bastille
1806-1808 — Premières réflexions. Napoléon envisage une fontaine monumentale pour la place de la Bastille. Le projet prend progressivement la forme d’un éléphant.
2 décembre 1808 — Première pierre du socle. La Ville de Paris date de ce jour la pose de la première pierre des infrastructures de la fontaine.
9 février 1810 — Décret impérial. Napoléon ordonne officiellement une fontaine en forme d’éléphant de bronze, portant une tour et faisant jaillir l’eau par sa trompe.
1812-1814 — Développement du projet et grande maquette. Alavoine et les artistes associés travaillent au projet tandis qu’un modèle grandeur nature en charpente et plâtre est réalisé.
1813 — Visite de Napoléon. L’empereur inspecte le chantier.
4 juillet 1815 — Suspension des travaux. Après la chute de l’Empire, le ministre de l’Intérieur ordonne l’arrêt du projet monumental.
1830-1840 — La colonne de Juillet remplace le projet impérial. Les infrastructures sont réutilisées pour le nouveau monument. La colonne est inaugurée en 1840.
Juillet 1846 — Démolition de la maquette. Devenue dangereuse et très dégradée, elle est détruite.
1862 — Publication des Misérables. Victor Hugo immortalise l’éléphant en faisant de son intérieur le refuge de Gavroche.
FAQ
Napoléon a-t-il vraiment commandé un éléphant pour la Bastille ?
Oui. Un décret du 9 février 1810 ordonne explicitement la construction d’une fontaine en forme d’éléphant de bronze sur la place de la Bastille.
L’éléphant devait-il réellement être fabriqué avec des canons ?
Le décret précise qu’il devait être fondu avec le bronze de canons pris aux insurgés espagnols. Le monument définitif n’ayant jamais été exécuté, ce projet resta théorique.
L’éléphant de bronze a-t-il réellement existé ?
Non.
Seul un modèle grandeur nature en bois, fer et plâtre fut construit. Le bronze définitif ne fut jamais coulé.
Quelle taille faisait la maquette ?
La Fondation Napoléon indique environ 14,60 m de hauteur pour 16,20 m de longueur.
Où se trouvait-elle ?
Elle fut installée près du chantier de la place de la Bastille, sur un côté de la place. Des vues du XIXe siècle montrent l’éléphant à proximité immédiate de la future colonne de Juillet.
Pourquoi le projet n’a-t-il jamais été achevé ?
Les travaux progressèrent lentement et les difficultés militaires et politiques de la fin de l’Empire prirent rapidement le dessus. Après 1815, le projet perdit son soutien et fut finalement abandonné.
Quand la maquette fut-elle démolie ?
En juillet 1846, après une décision préfectorale prise en juin de la même année.
La colonne de Juillet a-t-elle remplacé exactement l’éléphant ?
Elle a remplacé le projet monumental sur la place et utilise les infrastructures et le bassin initialement conçus pour la fontaine napoléonienne.
Gavroche a-t-il vraiment vécu dans l’éléphant ?
Gavroche est un personnage fictif de Victor Hugo. Dans Les Misérables, l’écrivain utilise toutefois un monument qui, lui, a réellement existé sous forme de maquette en plâtre.
Victor Hugo a-t-il vu l’éléphant ?
Oui. Il vivait à Paris pendant son existence et les sources rapportent même qu’il récupéra une pièce de sa charpente lors de sa destruction en 1846.
Conclusion
L’histoire de l’éléphant de la Bastille illustre parfaitement la manière dont un monument peut devenir célèbre sans jamais avoir été réellement achevé.
Napoléon souhaitait transformer l’ancienne place révolutionnaire avec une fontaine spectaculaire. Après plusieurs années de réflexion, le projet est officiellement fixé par le décret du 9 février 1810 : un gigantesque éléphant de bronze doit porter une tour, être fabriqué avec des canons pris aux Espagnols et faire jaillir l’eau par sa trompe.
Le projet avance suffisamment pour que des infrastructures soient construites et qu’un énorme modèle grandeur nature apparaisse dans le paysage parisien.
Napoléon visite lui-même le chantier en 1813.
Mais les guerres et la chute de l’Empire interrompent le rêve monumental. Le 4 juillet 1815, les travaux sont suspendus.
La partie la plus étonnante de l’histoire commence alors.
La maquette provisoire reste debout.
Pendant des décennies, les Parisiens voient cet éléphant de plâtre vieillir à côté d’une place en pleine transformation. La colonne de Juillet est finalement construite sur les infrastructures de l’ancienne fontaine et inaugurée en 1840, tandis que l’éléphant survit quelques années encore sur le côté de la place.
Devenu une ruine, il est démoli en juillet 1846.
Mais Victor Hugo le sauve de l’oubli.
Dans Les Misérables, publié en 1862, le monument impérial devient le refuge de Gavroche. L’image est puissante : un projet gigantesque conçu pour glorifier Napoléon accueille désormais, dans la fiction, un enfant pauvre de Paris.
Le monument change ainsi complètement de sens.
Il passe de symbole impérial à ruine urbaine, puis de ruine à monument littéraire.
Aujourd’hui encore, l’éléphant a disparu mais son histoire reste matériellement inscrite dans la place : la base et les infrastructures conçues pour la fontaine sont intégrées au soubassement de la colonne de Juillet.
Napoléon n’a jamais vu son éléphant de bronze.
Paris non plus.
Mais grâce à la maquette de plâtre et à Victor Hugo, ce monument inachevé est devenu l’un des projets architecturaux les plus mémorables de l’histoire de la capitale.